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10 septembre 2017 7 10 /09 /septembre /2017 00:25
Lavis sans Truphémus
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Lavis sans Truphémus
Lavis sans Truphémus
Lavis sans Truphémus

    Il s'appelait Truphémus. On aurait dit du latin. Ça n'en était pas. Il fallait plutôt aller chercher du côté du saint Trophime d'Arles les racines de son nom. Il avait un prénom aussi, Jacques, mais on l'oubliait un peu. Parfois, entre nous, on disait "Truphe"  qu'on aurait volontiers écrit "truffe", histoire de mieux respirer la bonne odeur de la terre qu'il aimait. Si ce fils de postier avait vu le jour à Grenoble, en 1922, il était depuis presque toujours Lyonnais. Piéton de Bellecour et des traboules. Aimanté par les atmosphères estompées des "bouchons". Avide de cette banale et fascinante lumière des baies si prisée déjà du grand Bonnard.

   Un jour, dans les années 70, un autre aîné, Balthus, s'énerve : "Quoi, mais vous ne connaissez même pas l'un des plus grands peintres français!" À Paris, le galeriste Claude Bernard prend la mouche. Il file à Lyon. Une visite au terme de laquelle l'artiste "provincial"  et lui ne se quittèrent plus. Contemplatif modeste et bienveillant, Truphémus peignait la ville et la vie, les passerelles et les passants, le grand jour et le brouillard. Des portraits de sa femme également. Aimée. Un prénom qui était aussi ô combien un adjectif. Avec elle, il avait connu les Cévennes, de drôles de Cévennes souvent cernées, dans ses toiles, d'une luxuriante végétation.

   Aimée est partie en 2000. Pour tromper sa solitude, Truphémus a peint le fauteuil vide sous les arbres. De vivantes natures mortes. Des ciels, de branches, des toits. Et toujours des fruits, des fleurs et ce cœur qui ne battait que pour Elle. Manière pour lui de poursuivre son inlassable quête. Pour cela, tous les matins, il gravissait l'imposante volée de marches conduisant à son atelier sous les verrières d'un vénérable immeuble proche de cette Saône dont la presque immobilité semblait converser avec son monde à lui.

   Ses amis étaient souvent des poètes. Charles Juliet, le silencieux confident. Le fidèle François Montmaneix. Yves Bonnefoy aussi. Tant d'autres. Tous tristes depuis qu'ils ont appris que la flâneur qui marchait allègrement vers ses 95 ans s'est soudain arrêté. À moins qu'il ne se soit envolé à travers une de ses fenêtres à jamais béantes. Adieu couleurs et nuances. Adieu gouaches, adieu lavis.  D.P. 

 

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À noter que l'exposition "Truphémus à contre-lumière"  se prolonge jusqu'au 6 novembre au musée Hébert de La Tronche, près de Grenoble (renseignements en cliquant sur le lien sous la photo).

 

 

 

 

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28 août 2017 1 28 /08 /août /2017 13:38
Attentifs aux explications de Christian Jacq (bras ouverts), on reconnaît, parmi d'autres, Sylvie Vartan (chapeau clair et ensemble noir), Mireille Darc (sac noir à l'épaule) et son mari, ainsi que l'éditeur Bernard Fixot (polo bordeaux). Photo © Didier Pobel
Attentifs aux explications de Christian Jacq (bras ouverts), on reconnaît, parmi d'autres, Sylvie Vartan (chapeau clair et ensemble noir), Mireille Darc (sac noir à l'épaule) et son mari, ainsi que l'éditeur Bernard Fixot (polo bordeaux). Photo © Didier Pobel

Attentifs aux explications de Christian Jacq (bras ouverts), on reconnaît, parmi d'autres, Sylvie Vartan (chapeau clair et ensemble noir), Mireille Darc (sac noir à l'épaule) et son mari, ainsi que l'éditeur Bernard Fixot (polo bordeaux). Photo © Didier Pobel

C'était en 2000. En mars. Un voyage de presse nous avait emmenés en Égypte. Vallée du Nil. Temples mythiques visités sous la haute protection du capitaine Barril. Dîner de gala sous l'œil vigilant des sphynx de Louxor. Journées brûlantes et nuits glacées. Autour de Christian Jacq et de son éditeur Bernard Fixot, accompagné de son épouse Valérie-Anne Giscard, il y avait aussi, au bras de son mari Pascal Desprez, cette éternelle espiègle sexy nommée Mireille d'Arc. Éternelle, c'est une façon de parler. Elle vient, paraît-il, de s'éclipser d'un ultime bond de "grande sauterelle". Comme une gamine de 79 ans.
Au pays des Dieux, ce printemps-là, les touristes détournaient un instant leur attention archéologique. "T'as vu, elle, on dirait Mireille Darc!" Les plus audacieux lui lançaient, goguenards : "Hé Mireille, pourquoi t'as pas mis la robe du Grand blond?". Sous entendu : celle qu'elle portait auprès de Pierre Richard dans le fameux film d'Yves Robert sorti en 1972 (*). Mireille, bien élevée, se contentait de sourire. Aujourd'hui, en apprenant sa disparition, tous ceux qui l'admiraient, grands, blonds ou pas, ont une chaussure noire. D.P.

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(*) Nous la préférions, soit dit en passant, dans Week-end de Godard.

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22 août 2017 2 22 /08 /août /2017 22:05
Ducharme dont on fait les légendes

Ce n'est pas facile de mourir en août, entre une éclipse solaire, un tremblement de terre et le retour de François Hollande. C'est pourtant ce qui vient d'arriver à Réjean Ducharme. Réjean qui? Bon, c'est vrai, soyons honnête, il était moins connu chez nous que Marc Lévy ou Amélie Nothomb, mais ce bougre-là, auréolé d'un panache de gloire et de mystère même dans son Québec natal, était, quoi qu'on dise, un sacré écrivain. En France, il a bien failli décrocher le pompon. C'était en 1966, l'année où il frôla, à 24 ans, le Goncourt pour L'Avalée des avalés. Un roman complètement déjanté comme tout ce qu'a écrit ce drôle de zozo dont on ne connaît qu'un seul portrait sur lequel, frange lisse et pull ras du cou,  il apparaît comme l'enfant sage qu'il n'est pas.

   Mais qui fut au juste Réjean Ducharme? Un Salinger canadien qui fuyait tellement la lumière qu'on a fini par penser qu'il n'existait pas. Avec une rumeur qui galope alors dans le petit monde littéraire des années 70 et 80 échaudé par l'affaire Gary-Ajar. Ducharme ne serait qu'un malicieux avatar de Raymond Queneau, son "découvreur" chez Gallimard. Le microcosme éditorial est comme ça : il a besoin de légendes. Sauf que cette fois-ci, non, l'hypothèse ne tient pas. L'ermite du nord, l'homme qui refuse tout entretien, existerait bel et bien. Écartelé entre deux névroses, claudiquant d'un job à l'autre, pirouettant sur la crête du réel, signant même à l'occasion des chansons pour Robert Charlebois. Une chose est sûre : le chantre en doudoune de la rébellion et de l'innocence perdue, a l'art des titres : après L'Avalée des avalés, viendront, entre 1967 et 1999, Le Nez qui voqueL'océantume, La Fille de Christophe Colomb, L'Hiver de force, Les Enfantômes , Ha Ha!, Dévadé, Va savoir et Gros mots (*) .  Va savoir, paru en 1994, commence ainsi : "Tu l'as dit Mamie, la vie il n'y a pas d'avenir là-dedans, il faut investir ailleurs". 

   L'animal a dû finalement prendre son incipit à lettre. Il vient de se carapater comme un caribou apeuré. À 76 ans. Ceux qui doutait encore de son existence sont désormais ridicules. Il n'y a que les vivants qui meurent. Tout ça, parole, on dirait du Réjean Ducharme. Un Réjean Ducharme à (re)lire d'urgence. Le mois d'août est fait pour ça. D.P

 

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(*) Le tout chez Gallimard.

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19 juillet 2017 3 19 /07 /juillet /2017 21:30
La lampe éteinte

Nous étions quelques-uns qui, chaque fois que nous passions tard près du Panthéon à Paris, levions les yeux vers sa fenêtre tout là-haut. Immanquablement elle était allumée. "Tiens, nous disions-nous, Max est là, il travaille"  et nous poursuivions notre chemin. Pas de quoi en faire toute une histoire? Mieux valait, c'est vrai, laisser ça au colossal veilleur sous sa lampe. Cette lampe désormais éteinte. (Max Gallo : Nice,  7 janvier 1932 - Paris,18 juillet 2017). D.P.

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30 juin 2017 5 30 /06 /juin /2017 21:19
État de Veil

   Tout le monde connaissait son action et son courage, tout le monde (entendons par là les gens intelligents *) l'aimait, mais il arrivait parfois ici ou là, allez savoir pourquoi, qu'on écrive mal son nom. Celui-ci, rappelons-le, commençait par un "V". Le "W" c'était l'autre. Son homonyme. La philosophe du mysticisme et de "la condition ouvrière"  morte à 34 ans en 1943. Mais trêve aujourd'hui de distinguo orthographique pour saluer l'ardente humaniste, déportée à seize ans (matricule 78651) avec sa sœur et leur mère qui ne reviendra pas ; pour honorer la lumineuse rescapée devenue par la suite la conscience politique que l'on sait ; pour rendre hommage à celle qui, dans le monde d'hommes des années 70, offrit aux femmes un sursaut de civilisation ; pour honorer la fervente Européenne qu'elle sut être.

   Oui, peu importe le "V" ou le "W" puisque avec sa disparition, hier à 89 ans, son nom s'est mué en verbe. Ce verbe, fort comme une lampe, qui désigne ceux qui ne s'endorment jamais. Ce beau verbe actif que l'on rêve de voir conjugué, à la troisième personne, dans le marbre du Panthéon, histoire de signifier à tous que, même là où elle se trouve désormais, Simone veille. D.P.

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(*) Essayons d'oublier les quelques sectaires dont les réactions nous donnent la nausée.

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25 juin 2017 7 25 /06 /juin /2017 01:08
Pépé Cadum

C'était au temps héroïques des premières réclames. Il était "joufflu, tendre et rosé"  comme le Jean-François Nicot de la célèbre Nativité scandée par Piaf au son des Trois cloches.  Simenon se préparait à l'évoquer dans son premier Maigret. Sartre lui adressera un clin d'œil - si l'on ose dire - dans son théâtre. Et il allait être, plus tard, le 110 "Je me souviens" de Georges Pérec.  De qui s'agit-il? Mais du Bébé Cadum, bien sûr. Un enfant dont l'image, savamment utilisée, porta haut sur les murs de nos villes le nom d'un produit cosmétique à l'huile de cade créé en 1912, avant que la marque d'origine américaine ne devienne une filiale de Palmolive puis, parce qu'elle le valait bien, soit absorbée en 2012 par le groupe L'Oréal.

   Ce n'était pas seulement, alors, l'image du gosse idéal, celui dont rêvait toutes les mères d'avant le planning familial, c'était carrément une icône. La France, décimée par la Grande Guerre, devait se repeupler. L'hygiénique poupon replet fut l'emblème de cette émulsive reconquête. Une illustration tellement idéalisée qu'on en oublia parfois qu'il fallut de vrais bambins pour jouer avant l'heure les petits mannequins qui se font mousser. Le tout premier à avoir obtenu, en 1925, le titre de plus beau bébé de France s'appelait Maurice Obréjan et son histoire est des plus émouvantes. Juif déchu de sa nationalité française, résistant à 17 ans et déporté avec toute sa famille, il fut le seul rescapé. Et, aussi incroyable que cela paraisse, même dans les camps, confia-t-il à son retour, on l'appelait encore le Bébé Cadum. Dans les camps où, abject paradoxe, la graisse humaine servit à faire du savon.

    Maurice Obréjan, le pépé Cadum, vient de mourir à 92 ans. Tous les angelots frictionnés au gant de crin de la mémoire collective que nous sommes ont les yeux rougis.  Et cette fois-ci, nom d'une bulle, ce n'est pas à cause des paillettes. D.P.

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16 juin 2017 5 16 /06 /juin /2017 21:52
Sujet : les années 80
Sujet : les années 80

 Il y a des jours, dirait-on, où l'actualité s'amuse à passer le bac. Hier, c'était pour elle l'épreuve d'histoire. Sujet principal : les années 80. Il s'agissait d'abord de ne pas avoir oublié cette scène. Celle au cours de laquelle deux hommes se tiennent par la main à Douaumont, l'un dominant l'autre d'une bonne tête. Au côté d'un François Mitterrand rapetissé par l'effet de contraste, le géant - le "K(h)oloss", comme on avait pu l'écrire à l'époque en jouant sur son nom - s'appelait Helmut Khol. Figure de proue du couple franco-allemand magnifié par cette iconographie de Verdun, le "chancelier de la réunification", était, dans tous les sens du terme, un géant et l'emblématique poignée de main du 22 septembre 1984 fit évidemment la Une de tous les journaux.

   Moins d'un mois plus tard, glissant, sans transition, du destin des Nations à la chronique judiciaire villageoise, c'était le visage d'un enfant martyr qui s'affichait partout. Le petit Grégory avait quatre ans lorsqu'il fut retrouvé, le 16 octobre de la même année, gisant bâillonné dans cette rivière des Vosges dont le nom n'allait pas tarder à être universellement connu, la Vologne. Qui avait tué "le fils du chef"? L'enquête, autant médiatique que judiciaire, conduisit au désastre, jetant en pâture les acteurs d'un pernicieux marigot familial jamais loin du "nœud de vipères"  des romans de Mauriac. Mauriac, celui-là même qui disait aimer l'Allemagne - tiens, on y revient - au point de se féliciter qu'il n'y en ait pas qu'une seule.

   Deux évocations, aussi disparates puissent-elles être, soudainement ramenées à l'ordre du jour, d'une part par l'annonce du décès du dirigeant allemand, à 87 ans, dans sa ville rhénane natale de Ludwigshafen et, d'autre part, par le nouveau rebondissement du fait-divers vosgien jadis "sublimé"  par Marguerite Duras. L'actualité aura-t-elle réussi son examen? Une chose est sûre, elle y a mis du cœur. Celui du professeur Cabrol (*) venu, tout juste un peu anachroniquement, se greffer à cette mémoire - au présent - des années 80. D.P.

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(*) Le chirurgien, qui réalisa la première transplantation cardiaque en Europe, en avril 1968, s'est éteint lui aussi ce vendredi à l'âge de 91 ans. 

    

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24 mai 2017 3 24 /05 /mai /2017 10:13
"Et c'est vers ce silence..."
"Et c'est vers ce silence..."

Il y a trois ans ce 24 mai - trois ans déjà, comme on dit toujours en pareil cas - disparaissait l'ami Jean-Claude... Mais ses peintures, encres et aquarelles, elles, ne m'ont pas quitté. Ni ses livres : "Et c'est vers ce silence qu'il me semble devoir aller. J'envie le silence du vigneron solitaire penché dans sa vigne, les soirs de la taille d'hiver..." (in Le Silence, Stock, 2016). D.P.

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7 mai 2017 7 07 /05 /mai /2017 22:02
Le 8e président de la Ve
Le 8e président de la Ve

Donc, voilà, c'est fait, Emmanuel Macron est le huitième président de la cinquième République. La victoire est large (65,8% contre 34,2 à son adversaire frontiste), la trajectoire fulgurante, l'événement historique.  Par simple curiosité, j'ai souhaité me reporter au commentaire posté sur ce blog lorsque l'inconnu fut nommé à Bercy en août 2014. Que disais-je, au juste? Ceci, notamment : "Pas fini de faire jaser, celui-là". Bon, on peut dire que ce n'est pas trop faux. En effet, pas fini, l'animal. D.P.

 

 

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6 avril 2017 4 06 /04 /avril /2017 23:25
Cerise sur le Gatti

   Et c'est à ce moment-là qu'il s'en va. Au moment où chaque espace de la vie publique se prend pour un tréteau à saltimbanques. Au moment où tant de représentants de nos institutions s'offrent, enfarinés ou pas, des airs de clowns blancs. Au moment où la culture, celle qui palpitait dans les mains de Malraux et vibrait dans son œil visionnaire, n'apparaît plus nulle part et surtout pas dans les programmes des candidats à l'élection présidentielle. Oui, c'est à ce moment-là qu'Armand Gatti s'éclipse. Rideau l'homme en colère. Tchao l'aboyeur céleste. Arrivederci  le grand mage circus.

   Né en 1924 d'une mère femme de ménage et d'un père balayeur, à Monaco comme Léo Ferré l'autre anar, Gatti ne fut pas tour à tour un journaliste, un acteur, un conteur, un dramaturge, un poète, un prédicateur... Il était tout cela à la fois, à chaque instant, éclabousseur d'idées et brasseur de langages, projecteur d'utopies et colporteur d'existences. Toujours ailleurs quand on le croyait ici, l'ami des Gitans et des taulards, le rebelle métayer de "La parole errante" à l'accent rocailleux qui n'aura eu de cesse de donner de la voix aux sans-voix, aimait Michaux et Gramsci, les frêles rouge-gorge de nos jardins secrets et les grands arbres noirs de Corrèze. Son Crapaud-buffle monté au théâtre par Vilar en 1959 fit scandale. Deux ans plus tard, son film L'enclos fut primé à Cannes.

   Cœur gros comme ça et gueule large ouverte, Armand Gatti aimait tellement la vie qu'il s'en attribuait parfois d'autres. Pourquoi lui qui fut un vrai résistant crut-il bon de s'inventer un passé de déporté à Neuengamme? Piètre mensonge vite mis à bouillir dans le chaudron brûlant de toutes les vérités multiples dont il était l'incarnation. L'homme-Théâtre d'un XXe siècle résonnant de rappels s'en est allé hier à 93 ans. Quelques jours de plus et, cerise sur le Gatti, il serait mort en mai. D.P. 

 
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Présentation

  • : Le blog de Didier Pobel
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Texte Libre

Ces révolutions que

nous n'avons pas vu venir

   De retour à Bény, en ce bel hiver de givre, je relis cette carte postale que mon père garde, avec celles des étés précédents, sur le buffet de la cuisine. "Sous le ciel encore chaud de la Tunisie, nous pensons bien à toi. Ici, on ne se croirait pas à la veille de la Toussaint. À bientôt. On t'embrasse". Des mots tout simples, écrits comme toujours à la hâte, au moment de reprendre l'avion. 

   C'était à peine trois mois plus tôt. Du Cap Bon où nous faisions halte, nous avions effectué de cahotants trajets à travers le pays. Le Temple des eaux au pied du djebel Zaghouan. Le site romain de Dougga, pur poème de pierre, de vent et d'oliviers, où Abdallah, notre guide, nous avait imposé une visite pour le moins exhaustive. Les villages poussiéreux où la population s'ennuie sous les palmiers flétris. Les charrettes, les bourricots, les antiques mobylettes. La pauvreté, la dignité et, pensions-nous, la résignation.

     La résignation? Eh oui, même lorsqu'on est le témoin d'un régime sans ambiguïtés, il n'est pas toujours si simple de pressentir l'histoire en marche. Avec le recul, pourtant, il y avait eu des scènes éloquentes. Ces barrages de police un peu partout, justifiés alors par un enlèvement d'enfant. Ce jeune diplômé quêtant quelques dinars dans les majestueuses ruines de Thuburbo Majus et qui se cachait pour aborder les "nantis" que nous étions à ses yeux. Un feu couvait en lui, c'est sûr. Il n'aurait peut-être pas fallu grand-chose pour qu'il parle. Mais nous étions pressés, comme souvent.

     Et, disons-le aussi, la méfiance nous gagnait. Un soir, du côté de la cité viticole de Grombalia, un 4X4 aux vitres fumées avait rattrapé notre "Symbol" de location. Une impression se confirmait: nous étions suivis. Sans doute vaut-il mieux ne pas écrire "journaliste" à la rubrique "profession" sur les fiches de douanes à l'arrivée lorsque, quelques mois plus tôt, on a utilisé le mot "dictature" pour rendre compte de la dernière parodie de réélection présidentielle au palais de Carthage.

     Les touristes européens flânaient dans les souks. Les cornes de gazelles étaient sucrées, le vin gris de Mornag montait à la tête, octobre avait de superbes rousseurs de désert et la tiédeur des plages invitait à fermer à demi les yeux. Que voulez-vous, c'est comme ça: exportées sur place, les plus solides notions de droits de l'homme se dissolvent parfois dans le bleu de la mer...

     Pour notre part, nous aurions dû prêter davantage attention aux ardents regards noirs de toute une jeunesse rivés aux téléphones portables. La "génération Ben Ali dégage!" préparait, dans la retenue, le grand soir arabe. Le fantoche président de fer était encore omniprésent. Piètre sosie d'un acteur de série B aux cheveux teints, posant, la main sur le cœur à chaque coin de rue, dans chaque lieu public, à côté des pubs pour les biscuits "Tigato" et pour les firmes corrompues se partageant le gâteau.

     Et voilà. Maintenant nous sommes au début 2011. Dans l'odeur du jasmin et de la poudre, dans le bruit des youyous et des balles, la Tunisie a fait sa "Révolution Facebook". Bonheur de découvrir ces incroyables images à la télévision qui en rappellent d'autres. À Berlin non plus, nous n'avions rien vu venir en novembre 1989. Pas plus qu'à Bucarest le mois suivant. Pas plus qu'au Caire ces dernières semaines...

     Nous parlons de tout cela, ce soir, dans cette ferme de Bresse où, depuis plus de trois ans, mon père veille seul avec son chien et ses cartes postales. Celle-ci, un peu plus ancienne, a été postée de Louxor: "Le printemps égyptien est doux. De part et d'autre du Nil, des merveilles nous attendent. À bientôt. On t'embrasse". Tout à l'heure, il nous rappellera comment lui aussi a retrouvé un jour la liberté. C'était en janvier 1945. L'armée russe avançait. Les portes du stalag de Silésie où il venait de passer plus de cinq ans s'ouvraient. Il allait encore mettre plus de quatre mois pour traverser, à pied et la faim au ventre, un no man's land de charniers, de ruines et de spectres hagards.

     Mais ceci est une autre histoire, direz-vous. Bien sûr. N'empêche, la Liberté, d'où qu'elle vienne, d'où qu'elle revienne, est la même. Au Nord ou à l'Est hier. Au Sud aujourd'hui. Dans nos sursauts collectifs. Dans nos émois partagés. Par l'étroite fenêtre aussi, parfois, de nos petites perceptions occidentales. D.P.

(Cette chronique a été publiée

dans l'hebdomadaire "Voix de l'Ain",

n° 3433, semaine du 11 au 18 février 2011). 

  

La carte de la gloire,

le territoire de l'oubli

   Le triomphe de Michel Houellebecq nous réjouit. Nous fûmes suffisamment déçus par ses échecs au Goncourt en 1998, avec Les Particules élémentaires, et en 2005, avec La Possibilité d'une île, pour ne pas nous féliciter de sa victoire, lundi dernier, à la troisième "tentative". Et cela d'autant plus que La Carte et le territoire (Flammarion) est un roman, à la fois désenchanté et jubilatoire, qui s'inscrit à merveille dans l'air du temps de ce mois de novembre 2010 où, sous la résignation apparente, se profile une très énergique "extension du domaine de la lutte".
   Le lendemain du prix, nous écoutions l'"heureux"  lauréat, sur France Inter, exhorter les auditeurs à ne jamais baisser les bras. "Ne vous laissez pas emmerder, soyez libres!", clamait-il. Magnifique, Michel! comme dirait Drucker qui ne va sans doute pas tarder à programmer un"Vivement dimanche"  houellebecquien. Il faut dire que ce matin-là, le malicieux écrivain à la paupière lasse comme ses anoraks réussissait une sacrée performance. Il volait carrément la vedette au général de Gaulle dont on célébrait pourtant, un peu partout ailleurs, le quarantième anniversaire de la disparition. Et lorsque l'invité déclara un brin péremptoire: "On n'a pas de devoirs envers son pays, on est des individus, c'est tout!", on a bien cru entendre, en bruit de fond radiophonique, le héros de Colombey se retourner dans sa tombe, pour autant que sa gigantesque stature posthume le lui en laissait le loisir.
   Tant pis pour "l'homme du 18 juin", c'est celui du 8 novembre qui était ici à l'honneur! La gloire est ainsi faite. L'enthousiasme du moment peut balayer d'un insolent revers de manche de parka fripée la majestuosité d'un uniforme. Voilà bien à quoi nous songions en écoutant ce drôle de fan de Jean-Pierre Pernaud et de Julien Lepers nous rappeler que "la France est un hôtel, pas plus".
   Injustice? Affaire de circonstances, c'est tout, évitons les grands mots. D'ailleurs, s'il y en a un qui est déjà rompu aux fatals soubresauts de la renommée, c'est à l'évidence Michel Houellebecq lui-même. "C'est curieux comme les choses changent..." fait-il dire au père de son double, à la page 217 de son opus désormais ceint de la prestigieuse bande rouge. Oui, les choses changent vite et bien malin qui pourrait évaluer la durée du rayonnement de celui qui, il n'y a pas si longtemps encore, était conspué à l'unanimité, ou presque.
   Comment pouvait-on, dans un contexte analogue, ne pas penser, au moment de l'attribution du prix, à un lauréat précédent qui vient de disparaître dans une assez scandaleuse indifférence? Lorsqu'il fut sacré, en 1968, pour Les Fruits de l'hiver, lui aussi capta tous les regards. Lui aussi éclipsa momentanément de Gaulle, avant que la chienlit ne déferle. Lui aussi fit des déclarations brutes de décoffrage. Lui aussi pesta contre les travers de la société du moment. Lui aussi réhabilita l'âme des provinces et des bourgades. Lui aussi fut traité de populiste. Lui aussi aimait les chiens. Lui aussi lorgnait vers l'Irlande. Lui? Il s'appelait Bernard Clavel et il a signé plus de quatre-vingts ouvrages dévorés, loin des chapelles, sinon celles du Jura aux toits de pierre et de bois, par des millions de gens.
  Comprenons-nous bien: il ne s'agit pas de comparer les mérites respectifs du "dépressif" du Gâtinais et du bûcheron franc-comtois. Leurs oeuvres, pas plus que leurs démarches, leurs postures et leurs convictions - quoi que... - n'offrent de vraies similitudes. Qu'on nous permette simplement d'y mieux mesurer, parfois jusqu'au vertige, l'indécent grand écart auquel sont soumises, au fil des ans, ces notions floues que sont, en art, le goût et la reconnaissance, l'emballement et la postérité, le lâchage et la fidélité.
   Allez, terminons par une hypothèse. Et si, un de ces quatre, Michel Houellebecq rédigeait un vibrant éloge de Bernard Clavel? Dans La Carte et le territoire, il rend bien un hommage aussi inattendu sous sa plume que mérité pour l'intéressé, à un autre laissé-pour-compte de l'ingrat monde des Lettres: Jean-Louis Curtis (1917-1995). Curtis avait lui aussi obtenu le Goncourt. C'était en 1947 pour Les Forêts de la nuit. Ces forêts où il rôde aujourd'hui, si loin des splendeurs de chez Drouant, avec Clavel et tant d'autres, avant que l'histoire littéraire ne rende son jugement dernier. Au minimum dans un siècle ou deux, "particules élémentaires" comprises. D.P.
(Cette chronique a été publiée,

dans une version légèrement modifiée,

dans l'hebdomadaire "Voix du Jura",

n° 3452, semaine du 20 au 26 janvier 2011). 

 

Ferrat, Chabrol:

l'émotion consolatrice
   Drôles d'hommages, quand on y pense. Il y a quelques mois, la France, larme printanière à l'oeil et lyrisme aragonien aux lèvres, n'en finissait plus de saluer Jean Ferrat. La télévision nationale, on s'en souvient, n'hésita pas à retransmettre en direct les obsèques de l'"échappé"  ardéchois, un peu à la façon d'une étape de la "Grande boucle" dans un col cévenol. Et les foules bigarrées ne cessent, depuis, de se bousculer dans l'étroit cimetière basaltique, lors d'un fervent ballet qui ne manquerait pas d'agacer le discret compagnon des petites routes et des pensées rebelles.
   C'était en mars dernier, entre les deux tours d'une élection que les "bonnes gens"  boudèrent en une obstination inversement proportionnelle à celle qu'ils insufflèrent dans leur "au revoir" au chantre de La Montagne. Et voici donc qu'un semestre plus tard disparaît Claude Chabrol, sous un concert de louanges et face une émotion, certes pas tout à fait de la dimension de la précédente, mais néanmoins étonnante par son impact à la fois médiatique et intimiste.
   Holà, que se passe-t-il donc pour qu'un pays peu réputé pour aimer ses artistes - c'est un euphémisme - manifeste ainsi, coup sur coup, sa sympathie et son chagrin? Un tel engouement se justifie évidemment, au-delà de la force des couplets ou des films des deux créateurs, par la somme d'admiration et de proximité qu'ils inspiraient, chacun de son côté. Le premier par son insolente tendresse et ses engagements jamais feints. Le second par son observation espiègle et grinçante de la société. Mais sans doute faut-il voir également, dans ces effets conjugués de complicité populaire, des éléments d'ordre plus circonstantiels. L'interprète de Ma Môme et le cinéaste du Boucher, dans des registres répétons-le fort différents, n'en incarnaient pas moins l'un et l'autre, y compris sans doute jusque dans les propres limites de certaines de leurs oeuvres, une honnêteté, un goût du travail bien fait, un attachement à la mémoire et un indéfectible respect des individus. Autant de valeurs, faut-il le rappeler, qui font particulièrement défaut en une époque de cynisme roi, de politique dévoyée, de chasse aux minorités ethniques, de charters vrombissant d'indécence sur le tarmac glissant des campagnes électorales...
   Impossible de réécouter une chanson de Ferrat ou de se "repasser" un film de Chabrol sans s'imprégner des bénéfiques célébrations de la patience, de la malice, de la tolérance et de la liberté. Et puis, avons-le, nous ressentions une vraie consolation à les voir l'un et l'autre, moustache frémissante ou pipe en bouche, parler soupes d'autrefois, vins de terroir et pourfendre en se marrant "les cons qui n'arrêtent pas de voler et les autres de les regarder", cela en une époque où la fumée conviviale, le verre entre amis et l'humour décapant tombent sous le coup de la loi, alors que la "bêtise d'Etat" entache le pays du droit de Roms. 
   Entre "ombre faite humaine" et "oeil de Vichy", entre "amour cerise"  et adultères provinciales, Jean Ferrat et Claude Chabrol étaient tous deux, à leur manière, d'Antraigues à Sardent, d'éloquents refrains en travellings suggestifs, inscrits à l'inventaire de nos monuments historiques familiers. Continuons à nous précipiter pour la visite en groupes de leurs battements de coeur, de leurs ricanements, de leurs univers, de leur exemplarité. Alléluia et Moteur! D.P.

   

 La rentrée littéraire,

quelle vacherie!
 Elle est retrouvée. Quoi? La rentrée littéraire qui n'a, avouons-le, pas grand'chose à voir avec l'éternité rimbaldienne. Les libraires transpirent. Les attachées de presse s'enfièvrent. Les chroniqueurs frottent leurs lunettes et affûtent leur sens critique. Un peu partout on compte, on compare, on spécule. Au juste, 701 romans, dont 497 français, ça fait combien de plus, de moins ou de pile poil pareil que l'année dernière qui, elle-même, etc. Drôle de phénomène bien de chez nous que cette espèce de foire d'automne où l'on remplace les bestiaux par des bouquins et les viriles clameurs des enchères par des maquignonnages autour des prix. Palpez un peu cette Nothomb, vous m'en direz des nouvelles. Et le dernier fleuron de la race Houellebecq, visez-moi cette encolure. 
   S'il y en a une qui ne risque pas de s'offusquer de la métaphore bovine, c'est bien Claudie Gallay. La petite femme aux yeux bleu pervenche, propulsée directement de ses terreuses origines nord-iséroises aux "déferlantes" du succès, a écrit son nouvel opus, L'Amour est une île, (Actes Sud), dans sa bergerie du Charolais. Avec des broutards crème meuglant sous sa fenêtre. Avec un ciel pluvieux comme vache qui pisse. La-bas, du côté de La Clayette et de Semur, il y a les prés sans Saint-Germain. Et les éleveurs, qui tordent leurs casquettes à l'heure d'écorner leurs troupeaux, se fichent de l'embouche romanesque comme de la première litière de leur stabulation.
   Ils ne dévoreront ni Despentes, ni Forest, ni Volodine. Ni Linda Lê, ni Adam, ni Claudel. Et encore moins Breat Easton Ellis et J.M. Cootzee. Pas le temps. Propos un brin savants. Bref, un monde qui n'est pas le leur. Claudie, ce n'est pas pareil. Elle est presque d'ici. Elle cause comme l'ultime épicière du coin qui fait dépôt de pain et de journaux. Pas mince, le compliment.
    Cette fois-ci, c'est vrai, elle s'est embarquée du côté du festival d'Avignon l'année de la grève des intermittents. Evidemment, on s'en fiche un peu sur les rives de la Grosne, de la Guye ou du Grison. Mais sûr, la prochaine fois, elle parlera des gens du cru. A commencer, peut-être, par les habitants de Saint-Ythaire. Saint-Ythaire, c'est entre Bonnay et Curtil-sous-Burnand. 122 âmes en colère contre le projet d'implantation de cinq éoliennes. Un super sujet pour l'écrivain qu'on a même aperçue l'autre soir au "Vingt heures" de TF1.
    Les révoltés de Saint-Ythaire? A moins que ce ne soient les Don Quichotte de Bény. Bény, c'est au coeur de la Bresse, de l'autre côté de la Saône. Là, c'est contre la future Ligne à grande vitesse qu'on se mobilise à coups de calicots et de banderoles accrochés aux barrières des fermes et des villas avec, parfois, des slogans en patois: "LGV, to ka t'nallo!" ("LGV, tu n'as qu'à t'en aller"!).
   Des hélices géantes bientôt essaimées dans le paysage si cher jadis aux abbés de Cluny ou des trains fous écrasant prochainement l'AOC des célèbres volailles aux pattes bleues. Fichue alternative, quand on y pense. D'autant plus que, dans ce décor de pseudo-polar rural, on ne discerne pas la moindre librairie à l'horizon. Alors, dites, où c'est qu'on va les trouver, à Saint-Ythaire, à Bény ou ailleurs, les 701 titres annoncés? Houellebecq a raison: il convient de revoir de toute urgence "La carte et le territoire". Ah! quelle vacherie, par ici, la rentrée littéraire. (Fin août 2010). D.P.

 

Quelques nouvelles de par ici
 
 
    Je vais vous donner un peu des nouvelles de par ici. C'est où par ici? C'est chez moi. Enfin, je veux dire pas loin. A la rigueur juste à côté. Le décor, vous le connaissez. Il y a un village avec son clocher vaguement roman. Le presbytère transformé en gîte rural. L'épicerie où l'on vend des caramels pour les gosses et des asticots pour la pêche. Le calme règne jusqu'au milieu de l'après-midi. C'est à ce moment-là que les tracteurs ramènent les voitures de foin dans les fermes. Les travaux agricoles, cette année, quelle galère: on est passé directement de l'hiver du mois de mai à la canicule du solstice! Vers dix-huit heures, dix-huit heure trente, les gosses font des pirouettes à bécane et les ados, sur la placette, gloussent dans leurs téléphones portables sans jamais déclarer forfait. Ensuite, le boulodrome de fortune prend  doucement des allures de petit G20 provincial.
    Imperturbable, l'employé municipal arrose les fleurs. Ou ce qu'il en reste. Le week-end dernier, des dadais en goguette ont piétiné les terre-pleins. "Saloperie de désoeuvrés!" maugrée Jean en lisant l'entrefilet dans la chronique locale. Jean, c'est le facteur. Après sa tournée, il aime bien prendre un verre. Le seul café qui n'a pas encore baissé rideau aligne trois tables sur le trottoir. Les autres troquets ont tous fermé. Trop de travaux pour se mettre aux normes. En sirotant son panaché, le préposé s'attarde sur le journal du coin. Les décès, les mariages, les naissances, les accidents... Il lit aussi le billet, en haut à gauche de la page 2. Il y a même la photo du chroniqueur qui tient un bouquin dans ses mains. En regardant de près, on découvre le titre et l'auteur. C'est Après beaucoup d'années de Philippe Jaccottet.
    Jaccottet est un immense poète qui vit dans les parages. Mais personne ne le connaît vraiment. Jean s'en fiche. Lui, ce qu'il recherche dans son canard, ce sont les infos pratiques. Ou les échos du conseil municipal. L'annonce des fêtes d'été. Les vide-greniers des alentours. Mais à la Une, il y a cette photo. Un ministre et sa femme "dans la tourmente". Eric et Florence Woerth, ils s'appellent. Pierrot, le patron du café, qui vient faire un brin de causette à Jean, prononce ce nom à sa façon. Il dit "Voerte" et ça sonne un peu comme un hommage aux absinthes verlainiennes d'autrefois. "Tous pareils, hein, y'en a pas un pour racheter l'autre!". Jean, le regard rivé aux résultats du "Mondial" de foot et au classement général du Tour de France, ne répond rien. Ou alors il fait "hum hum" et bien malin qui pourrait comprendre si c'est une approbation ou l'inverse. 
  Rien ne bouge, ou presque. Il y a juste un soupçon d'électricité dans l'air. La grêle est annoncée pour le soir mais, c'est bien connu, "à la météo, ils se trompent tout le temps...". N'empêche, il faut hâter la fenaison. Demain à l'aube, les fourches hydrauliques des colossaux Renault ou John Deere payés à crédit planteront leurs dents dans ces rouleaux herbeux qui, au mitan des parcelles de la PAC, ressemblent aux chignons lavande des aïeules de ce "pays". Ce "pays" qui pleure et qui rit, qui meurt et qui vit. Ce "pays" qui attend les touristes. Ce "pays" en jachère où, dans les villas des lotissements en extension, Internet remplace désormais l'épicier qui faisait jadis sa tournée en klaxonnant à travers des hameaux pleins de vieux taiseux et de chiens tout en gueule. 
  Voilà, ça se passe par ici un jour brûlant de juillet. Plus tard, peut-être, je vous donnerai des nouvelles de par là-bas. C'est où par là-bas? C'est du côté de par ici. Si jamais, un de ces quatre, vous avez l'occasion, arrêtez vous quelques instants, on parlera un peu de Jaccottet. "Faites passer, disait la terre elle-même, ce matin-là, de sa voix qui n'en est pas une. Mais quoi encore? Quelle consigne?" (Juillet 2010). D.P.
 

    

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