L'usage des jours (livres, poésie, voyages, journal, impressions...)
Par dpobel.over-blog.com
C'était quoi, ce truc sombre sous son pied? Un chiffon abandonné, un débris de parapluie, un emballage de casse-croûte? Pour un peu, notre randonneur n'y aurait pas prêté attention. Les yeux en l'air plutôt qu'au sol. C'est que la nature est diablement belle lorsqu'elle s'éveille de sa torpeur aux premiers jours chauds et qu'on se prend tous plus ou moins pour Sylvain Tesson. Pourtant là, c'était bizarre, vendredi dernier, sur un chemin longeant un ruisseau haut-alpin de la Vallée de la Clarée, ce vestige auquel la dernière neige dévoilait petit à petit, en fondant, sa consistance.
Une résurgence dont le glaçant silence contrastait davantage encore avec la rumeur festive du "Giro" à l'étape voisine de Bardonnèche. À quelques encablures du Piémont italien du Primo Levi de Si c'est un homme, c'en était justement un, d'homme, qui gisait. Mort dans l'hiver, au pied du col de l'Échelle, passage des supplices pour tant d'autres errants, puis recouvert d'un linceul blanc pour quelques mois.
On ignore d'où il venait ni comment il s'appelait. On sait juste qu'il avait la peau noire. Et que c'était un frère de fuite, de détresse et de rejet de Mamadou retrouvé mort lui aussi quelques jours plus tôt au pied du Montgenèvre, ou encore de Blessing, remontée noyée de la Durance. Demain, dans un jour ou deux peut-être, l'élan d'un autre promeneur se heurtera lui aussi à quelque chose. Une branche, un caillou, un objet insolite? Il y a un terme dans le dictionnaire pour désigner ces éléments qui soudain s'insinuent au profond de notre chair. C'est le mot corps étranger. D.P.
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