Quoi, "Big Jim" est mort? Ça, c'est bien une nouvelle de dimanche soir, éternel réservoir à vague à l'âme. A fortiori un jour de Pâques. Cela dit, le païen Harrison se fichait bien de ce genre de célébrations. Aux lapins en chocolat, il préférait les loups et les ours. Grandeur nature, s'il vous plaît. L'homme à l'œil gauche crevé - conséquence d'un jeu de gosse à huit ans - ne faisait pas dans la miniature. Il aimait les immenses espaces du Michigan, la danse des truites dans l'eau glacée des torrents hemingwayens, les bivouacs fabuleux dans l'infini de la page blanche. Mais le bûcheron des mots était aussi un vrai épicurien, doublé d'un œnologue hors pair passé des bourgognes aux bandol. Santé Jim!
De ce côté-là, pas de problème. Enfin, presque, pour lui qui commençait toujours ses journées par neuf cigarettes et neuf cafés. À Didier Jacob, qui l'interviewait en 2009 pour Le Nouvel Observateur, il fit une réponse digne du comique troupier Gaston Ouvrard : "J'ai du diabète, de l'hypertension, des problèmes cardiaques, des calculs rénaux et un état de mélancolie permanente". Manquait plus que la rate qui se dilate. À part ça, le poète de Retour en terre (Bourgois, 2007), le romancier d' Entre chien et loup (Bourgois, 1993) ou le nouvelliste de Nageur de rivière (Flammarion, 2014) se portait comme un charme. Un charme un peu particulier. Face de cyclope, gueule de traviole, barbe de vieil anar. Mais le plus étonnant, c'est que ses livres - une bonne trentaine - étaient du même tonneau. En ricanant au nez de la camarde, ils battaient des paupières et plissaient leur front. Des livres sans âge.
Comme leur auteur de 78 ans qui a succombé samedi à une crise cardiaque dans son ranch de l'Arizona. Enfin, c'est ce qu'on dit. Mort, "Big Jim"? Mon œil. D.P.