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5 avril 2017 3 05 /04 /avril /2017 09:19
Fondateur du prix Roger-Kowalski (Grand prix de poésie de la Ville de Lyon), François Montmaneix est l'auteur d'une œuvre poétique de tout premier plan. Citons parmi ses récentes publications : "Saisons profondes" (La rumeur libre, 2015), "Œuvres poétiques, tomes 1 et 2, postface de Jean-Yves Debreuille (La rumeur libre, 2015) et "Laisser verdure", préface d'Yves Bonnefoy (Le Castor Astral, 2012 ; prix Théophile-Gautier 2013 de l'Académie française). Photo D.P.

Fondateur du prix Roger-Kowalski (Grand prix de poésie de la Ville de Lyon), François Montmaneix est l'auteur d'une œuvre poétique de tout premier plan. Citons parmi ses récentes publications : "Saisons profondes" (La rumeur libre, 2015), "Œuvres poétiques, tomes 1 et 2, postface de Jean-Yves Debreuille (La rumeur libre, 2015) et "Laisser verdure", préface d'Yves Bonnefoy (Le Castor Astral, 2012 ; prix Théophile-Gautier 2013 de l'Académie française). Photo D.P.

"Chers amis,
 
Je viens par le plus grand des hasards de tomber, en cet après-midi du dimanche 2 avril, sur un entretien de l’inoxydable Luc Ferry avec l’inusable Claire Chazal, sur la chaîne france-Info télévision (canal 27).
Et je suis plus qu’indigné, révolté par les propos incroyablement méprisants que Luc Ferry a tenus sur la poésie “genre secondaire sans aucune audience”, et autres gracieusetés du même tonneau... Pour lui seule compte l‘évaluation, évidemment internationale, par les grands nombres.
Et d’appeler une fois de plus Adorno à la rescousse, pour une démonstration à charge, sanctionnée par l’évacuation de la poésie dans les oubliettes de l’Histoire : “Comment parler encore du clair de lune, après Auschwitz...“. Puissamment original, non ?
Sauf que je pense depuis toujours, et contre Adorno, que s’il y avait eu davantage de poésie pour endiguer la fatale folie logorrhéique de l’éructant nabot, il n’y aurait peut-être pas eu d’Auschwitz.
En tout cas, l’expérience reste plus que jamais à tenter, en un XXIe siècle qui semble bien parti pour nous jouer le dernier acte de “ l’inconvénient d’être né ”.
Tout y est passé dans la condamnation et le rejet de la poésie par l’intarissable bavard professionnel qu’est ce Ferry enferré dans ses oukases et bien mal féru de poésie !
On l’avait déjà vu pâle et piètre ministre de l’éducation mais là, il s’avère n’être qu’un sinistre imbécile en vêture de crétin solennel...
En tout état de cause, il me semble impossible de ne pas relever ses propos en le mouchant comme il le mérite.
Ne voulant pas être le seul à l’avoir ainsi entendu vitupérer la poésie je te prie (ainsi que les amis en copie) de faire en sorte d’écouter en différé l’émission en question.
Je n’ai personnellement pas de blog et quand bien même un jour ou l’autre en aurais-je un, je suis certain de ne pas savoir m’y prendre, tellement je suis un récalcitrant internetiste impénitent.
Alors, que ceux d’entre vous qui sont plus “modernes” que moi (et ça ne doit pas être très difficile) réagissent – après écoute de l’émission en différé – à pareille ineptie pompeusement et méchamment pontifiante !
Je bouillonne de ne pouvoir le faire moi-même, sinon j’aurais immédiatement décoché une volée de bois vert à ce patenté crétin, aussi visiblement ignare que doctement infatué, qui ne recule devant aucune méconnaissance du fait et de la vie poétiques pour stigmatiser un domaine qui, visiblement, lui est totalement étranger.
Depuis Platon, relayé de nos jours par, entre autres, un poussif et alambiqué Maldiney, nous savions les philosophes (Bachelard était un poète) assez mal disposés envers les poètes dont l’aptitude heureusement inexplicable à réenchanter le monde – sans s’attarder vainement à vouloir le décortiquer – les irrite. Mais avec ce bêlant bellâtre de Luc Ferry, non seulement l’on n’est plus dans l’argumentation mais on plonge, ex cathedra, dans l’exclusion sans appel de la poésie et des poètes...
 
Amis, à vos claviers : on ne peut laisser pérorer et se pavaner tranquillement un assassin de la poésie et des poètes !
Bien à vous tous,
François Montmaneix"
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9 janvier 2017 1 09 /01 /janvier /2017 21:57
Photo D.P.

Photo D.P.

JEUX D'ENFANTS AU BORD DE L'EAU À LA MI-DÉCEMBRE

 

Sur l'étang gelé ils lancent des pierres

petits enfants blonds comme des galets

avec leurs poignets et leurs doigts de verre

brisant tous les ongles dont ils n'ont besoin

 

C'est beau de jeter l'ongle ou bien la pierre

sur l'étang où plus un bateau ne vient

c'est mieux de pouvoir briser les images

sur l'écran où pas un radeau ne va

 

L'hiver quand la glace fait un mausolée

l'eau de l'étang noir n'est pas morte encore

et si les enfants veulent l'achever

petits enfants roux comme des aurores

 

il leur faut viser le plus vulnérable

près du saule au tronc à demi liquide

cette tache brune ce poisson de sable

qui serait le cœur des noyés du monde.

 

(in Liaisons intérieures et autres lignes, Cheyne éditeur, 1990).

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4 janvier 2017 3 04 /01 /janvier /2017 23:34
Photos © D.P.
Photos © D.P.
Photos © D.P.

Photos © D.P.

La nuit elle pousse du doigt une porte

et marche sur la Terre en pantoufles.

La neige est la seule morte

qui vit encore sans un souffle.

 

Elle revient vers nous à petits pas,

emporte l'édredon du lit

mais nous ne l'entendons pas,

nous qui dormons à l'infini.

D.P.

______

(in Un long silence pâle, pré # carré éditeur, Grenoble, 2013).

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11 décembre 2016 7 11 /12 /décembre /2016 19:39
Un si Bruyant silence
Un si Bruyant silence

Qu'on ne se méprenne pas, cette enseigne, située pas très loin de la gare de Grenoble, n'est pas inspirée du chef-d'œuvre de Giono. Non pas Colline mais Col'inn. Il doit bien y avoir une explication à cette elliptique appellation, mais peu importe. De quoi s'agit-il? D'un espace de "coworking". Même les moins familiers de la langue de Shakespeare auront grosso modo compris qu'on désigne ainsi une plateforme de travail partagé, un endroit où l'on peut louer un bureau pour un temps déterminé. Bref, nullement, à première vue, un lieu propice à des expositions.

   Mais méfions-nous des idées reçues. Depuis son ouverture, "Col'inn"  (1) prête très régulièrement ses murs à des artistes. Pierre Gaudu est presque un habitué et c'est cette fois-ci son "Sentier d'Ophélie" qu'il nous propose de suivre. L'invitation est d'abord géographique. Il faut, au moins par l'imagination, se hisser un peu plus haut. Dans le Vercors. Au bord d'un impétueux torrent nommé le Bruyant que notre marcheur contemplatif a découvert en 2002. Et cent fois visité depuis. "Quatorze ans plus tard [il] reste l'un de mes rendez-vous préférés. C'est le lieu le plus proche de mes pensées mélancoliques, traversées de soudaines et riantes percées lumineuses", confie-t-il dans le propos liminaire du catalogue (2).

   Impossible d'en douter en découvrant les photos que celui qui est aussi un dessinateur et peintre talentueux - l'exposition en atteste également - en a rapportées. Des images sauvées in extremis du péril de l'ombre. Des instants arrachés à l'éphémère qui bouillonne sur les trop lisses pierres millénaires. Ici une branche retient le jour comme un secret. Là une rose flotte dans les tourments d'un fugitif sanctuaire d'écume. Ailleurs, une infime libellule capte toute la fragilité d'une passion ailée. Quand elle ne mêle pas sa salive aux éléments, la rivière peut receler des reflets verts de prairie d'enfance ou des tourments fiévreux de peau sous la caresse. Rarement, se dit-on, l'expression "l'eau à la bouche" aura aussi bien trouvé son sens.

   On en oublierait presque la référence à Ophélie. D'ailleurs, qui est-elle exactement cette représentation imaginaire dans les photos de Gaudu? La noyée shakespearienne en qui se mire la folie d'Hamlet? Le "grand lys" du poème de Rimbaud "glissant sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles"? Ou la vaporeuse gisante du peintre britannique John Everett Millais reproduite, cheveux épars et yeux ouverts, sur la couverture d'un vieux volume du Lagarde et Michard? Tout cela à la fois, à l'évidence. À moins qu'Ophélie, fascinante incarnation du bruyant silence des émois, ne soit avant tout, pour Pierre Gaudu, qui ne cesse de converser avec sa propre solitude peuplée de rêves liquides, la fantasque figure aimée flottant à la surface du temps sans jamais couler tout à fait. 

  

Didier POBEL

_______

 

1) "Le sentier d'Ophélie", 22 photos inédites de Pierre Gaudu, peintures & dessins, jusqu'au 18 décembre à l'espace Col'inn 34, avenue Félix-Viallet, 38000 Grenoble (09 80 81 36 99).  

2) Pour se procurer le catalogue, on peut contacter l'artiste à cette adresse : pierre-gaudu@orange.fr

 
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22 octobre 2016 6 22 /10 /octobre /2016 08:37
Comme le dit l'affiche en ville

C'est cet après-midi, samedi 22 octobre, à Bourg-en-Bresse, de 14h à 18h. L'auteur de Maman aime danser (un bref roman pour tous publics mais lisible dès l'adolescence) et de Couleur cerise (un album pour les plus petits) aura le plaisir de retrouver ses lecteurs, de Bresse et d'ailleurs. Et ce n'est pas tout. L'éditeur, créateur de l'enseigne Bulles de Savon, sera là aussi. Oui, Jean René que beaucoup, enfants ou parents, ont applaudi sur scène interprétant Des câlins le matin ou Dans ma guitare, est passé depuis quelques années à un autre registre sans tout à fait, du reste, renoncer au précédent. Preuve supplémentaire qu'on peut chanter et enchanter. D.P. 

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29 décembre 2014 1 29 /12 /décembre /2014 11:19

DSCN9974.JPGDSCN9975.JPGDSCN9977.JPGDSCN9980-copie-1.JPG   DSCN9982.JPGDSCN9970-copie-1.JPGDSCN9990.JPGDSCN9989.JPGDSCN9991.JPGDSCN9965.JPG      

 

 

 

         La première neige de la saison. Liseré blanc cousu au fil des jours qui s'en vont. Traces de pas sur la vieille terre usée. Lanternes blafardes des voitures sur l'autoroute adossée au monial recueillement du champ voisin. Le silence du matin juste troublé par le message de l'ami qui dit "Nous viendrons... plus tard". Attendre alors, blotti au creux de l'agenda floconneux des instants aux aguets, alors qu'au ciel s'éloigne le vol ultime des cigognes pâles. Et puis ce livre de poèmes soudain retrouvé sur l'étagère en désordre. Papier gaufré par le cher Marc, là-bas dans son pays de Chartreuse qui fut aussi un peu le mien, le nôtre. Avec des mots de sel et d'argile signés Pierre Dhainaut: "Lucide, allègre, / j'ignore où le dernier sentier nous mène. / Pour le dire il vaut mieux l'haleine. / La neige et toi dans le jardin, / nous réunir, nous dilater, que faut-il d'autre? / A travers les collines, / pourquoi chercherions-nous l'autre côté? / En nous midi s'incarne". D.P.

 
   (Chemins de neige de Pierre Dhainaut, "Le Verbe et l'empreinte", Marc Pessin, édition sur papier Ingres enrichie de trois "reliefs" de l'éditeur, Saint-Laurent-du-Pont, Isère, 1983).
 
   (Cliquer sur les images[© D.P.] pour les agrandir).
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10 novembre 2014 1 10 /11 /novembre /2014 22:50

   DSCN9217-copie-1.JPGDSCN9216.JPG

DSCN9219.JPG   Cela se passait à la Maison du Vieux Bourg, au choeur du chef-lieu bressan, vendredi et samedi derniers. La belle demeure médiévale, devenue siège de la Société d'Emulation de l'Ain, accueillait - à guichets clos -  deux soirées poétiques et musicales. Sur scène, au côté de Frédérique Bayard, la harpiste, de l'accordéoniste Eric Meunier ou du guitariste Jean-Pierre Paccard, Julie, fragile et forte, avec du noir, avec du rouge, avec les mots des poètes qu'elle aime: Hugo, Baudelaire, Prévert, Cadou, Julos Beaucarne, Didier Pobel... Gravité, tendresse, fantaisie... Parfois la voix de la récitante se troublait, la vie s'immmisçait pour de bon. De quoi ravir les intimistes spectateurs serrés les uns contre les autres. D.P. 

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5 juin 2014 4 05 /06 /juin /2014 21:48

 

"Les sanglots longs / des violons / de l'automne / blessent mon coeur / d'une langueur / monotone". Et dire que tout a commencé par de la poésie... C'est en effet un sizain de Verlaine, tirés des Poèmes saturniens, publiés en 1866, qui donna, sur la BBC, le signal du D-Day. Pas en une seule fois, cependant. Les trois vers initiaux furent prononcés le 1er juin à 23 heures et les suivants le 5 à 21h15, juste après les premières mesures de la Cinquième symphonie de Beethoven.

   On se demande bien ce que l'automne venait faire, à la veille de l'été, dans cette (grande) histoire, sinon adresser un involontaire clin d'oeil à la météo du l'opération Overlord. Mais bon, c'est tout de même une chance que cette épopée se soit écrite sous ce code plutôt qu'avec "Le gendarme dort d'un oeil", "Je n'aime pas la blanquette de veau" ou autres très prosaïques messages du genre "Les carottes cuites". Pas sûr que le compagnon de Rimbaud, qui n'aimait ni les militaires ni les actes héroïques, aurait apprécié, mais on ne lui a pas demandé son avis.

   Reste que, grâce à Radio Londres, une petite complainte mélancolique s'est retrouvée empreinte d'une exceptionnelle gravité. Tiens, réécoutons-là en ce jour d'anniversaire, plein de célébrations, de bruits et de fureur. Pas la version de Trénet qui changea "blessent"  en "bercent", mais la vraie. Celle qui chevrote à jamais dans les postes à lampes de l'époque. Celle qui, soixante-dix ans plus tard, fait d'une anodine Chanson d'automne un perpétuel hymne à la Liberté. D.P.

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8 février 2014 6 08 /02 /février /2014 19:15
  
  
   8 février 1962 - 8 février 2014. Il y a cinquante-deux ans aujourd'hui, une manifestation anti-OAS virait au drame à Paris. Neuf personnes, qui tentaient de se réfugier dans la bouche de la station de métro Charonne, sont mortes étouffées ou d'une fracture du crâne, suite à la répression ordonnée par le préfet de police de l'époque. Un certain Maurice Papon.
 
 
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7 février 2014 5 07 /02 /février /2014 11:20
    Henri Tachan ne sera pas Sotchi aujourd'hui. Raison de plus pour le réécouter. La chanson qu'il dédia à sa manière aux Jeux Olympiques date de 1973. Un an après Munich, trois ans avant Montréal. Et toujours autant d"actualité, n'est-ce pas M. Poutine? 
     
Les Jeux olympiques
(Paroles et musique d'Henri Tachan)
     
Ce s'rait chouette les Jeux Olympiques,
Tous ces athlètes dans la foulée,
Pour un marathon fantastique
A la seule force du mollet.
Ce s'rait chouette les Jeux Olympiques,
L'émulation sur la cendrée,
Ce s'rait chouette les Jeux Olympiques
Si, nom de Dieu, il n'y avait

Leurs p'tits drapeaux
Leurs p'tits fanions
Couleur kaki
Caca d'oie des frontières
Leurs p'tits drapeaux
Pour chaque nation
Qui claquent au vent
D'une musique militaire.

Ce s'rait chouette les "Souvenez-vous"
Les "N'oublie pas qu'la guerre est conne",
Les recueillements sur les trous
Où les soldats fusillés dorment.
Ce s'rait chouette les "Souvenez-vous",
Le manifestations de paix,
Ce s'rait chouette les "Souvenez-vous"
Si, nom de Dieu, il n'y avait

Leurs p'tits drapeaux
Leurs p'tits fanions
Leurs p'tits tambours
Qui donnent la cadence
Leurs p'tits drapeaux
Leurs p'tits fanions
Qui claquent au vent
D'une minute de silence.

Ce s'rait chouette d'aller sur la lune
Dans le scaphandre de Pierrot,
J'y emporterais bien ma plume
Pour vous écrire quelques mots
Ce s'rait chouette d'aller sur la lune
En vacance pour milles étés,
Ce s'rait chouette d'aller sur la lune
Si, nom de Dieu, il n'y avait

Leurs p'tits drapeaux
Leurs p'tits fanions
Pour cette fois Ricains de préférence
Leurs p'tits drapeaux
Leurs p'tits fanions
Leurs p'tites étoiles
La Grande Ourse s'en balance
     
Ce s'rait chouette si tous les drapeaux
Voulaient bien se donner la hampe,
Ca f'rait des pyjamas très beaux,
Des soutiens-gorge pour les vamps.
Ce s'rait chouette si tous les drapeaux
Finissaient un jour draps de lits.
On y ferait l'amour bien au chaud
Avec les filles de leur pays…
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Présentation

  • : Le blog de Didier Pobel
  • Le blog de Didier Pobel
  • : L'usage des jours (livres, poésie, voyages, journal, impressions...)
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Texte Libre

Ces révolutions que

nous n'avons pas vu venir

   De retour à Bény, en ce bel hiver de givre, je relis cette carte postale que mon père garde, avec celles des étés précédents, sur le buffet de la cuisine. "Sous le ciel encore chaud de la Tunisie, nous pensons bien à toi. Ici, on ne se croirait pas à la veille de la Toussaint. À bientôt. On t'embrasse". Des mots tout simples, écrits comme toujours à la hâte, au moment de reprendre l'avion. 

   C'était à peine trois mois plus tôt. Du Cap Bon où nous faisions halte, nous avions effectué de cahotants trajets à travers le pays. Le Temple des eaux au pied du djebel Zaghouan. Le site romain de Dougga, pur poème de pierre, de vent et d'oliviers, où Abdallah, notre guide, nous avait imposé une visite pour le moins exhaustive. Les villages poussiéreux où la population s'ennuie sous les palmiers flétris. Les charrettes, les bourricots, les antiques mobylettes. La pauvreté, la dignité et, pensions-nous, la résignation.

     La résignation? Eh oui, même lorsqu'on est le témoin d'un régime sans ambiguïtés, il n'est pas toujours si simple de pressentir l'histoire en marche. Avec le recul, pourtant, il y avait eu des scènes éloquentes. Ces barrages de police un peu partout, justifiés alors par un enlèvement d'enfant. Ce jeune diplômé quêtant quelques dinars dans les majestueuses ruines de Thuburbo Majus et qui se cachait pour aborder les "nantis" que nous étions à ses yeux. Un feu couvait en lui, c'est sûr. Il n'aurait peut-être pas fallu grand-chose pour qu'il parle. Mais nous étions pressés, comme souvent.

     Et, disons-le aussi, la méfiance nous gagnait. Un soir, du côté de la cité viticole de Grombalia, un 4X4 aux vitres fumées avait rattrapé notre "Symbol" de location. Une impression se confirmait: nous étions suivis. Sans doute vaut-il mieux ne pas écrire "journaliste" à la rubrique "profession" sur les fiches de douanes à l'arrivée lorsque, quelques mois plus tôt, on a utilisé le mot "dictature" pour rendre compte de la dernière parodie de réélection présidentielle au palais de Carthage.

     Les touristes européens flânaient dans les souks. Les cornes de gazelles étaient sucrées, le vin gris de Mornag montait à la tête, octobre avait de superbes rousseurs de désert et la tiédeur des plages invitait à fermer à demi les yeux. Que voulez-vous, c'est comme ça: exportées sur place, les plus solides notions de droits de l'homme se dissolvent parfois dans le bleu de la mer...

     Pour notre part, nous aurions dû prêter davantage attention aux ardents regards noirs de toute une jeunesse rivés aux téléphones portables. La "génération Ben Ali dégage!" préparait, dans la retenue, le grand soir arabe. Le fantoche président de fer était encore omniprésent. Piètre sosie d'un acteur de série B aux cheveux teints, posant, la main sur le cœur à chaque coin de rue, dans chaque lieu public, à côté des pubs pour les biscuits "Tigato" et pour les firmes corrompues se partageant le gâteau.

     Et voilà. Maintenant nous sommes au début 2011. Dans l'odeur du jasmin et de la poudre, dans le bruit des youyous et des balles, la Tunisie a fait sa "Révolution Facebook". Bonheur de découvrir ces incroyables images à la télévision qui en rappellent d'autres. À Berlin non plus, nous n'avions rien vu venir en novembre 1989. Pas plus qu'à Bucarest le mois suivant. Pas plus qu'au Caire ces dernières semaines...

     Nous parlons de tout cela, ce soir, dans cette ferme de Bresse où, depuis plus de trois ans, mon père veille seul avec son chien et ses cartes postales. Celle-ci, un peu plus ancienne, a été postée de Louxor: "Le printemps égyptien est doux. De part et d'autre du Nil, des merveilles nous attendent. À bientôt. On t'embrasse". Tout à l'heure, il nous rappellera comment lui aussi a retrouvé un jour la liberté. C'était en janvier 1945. L'armée russe avançait. Les portes du stalag de Silésie où il venait de passer plus de cinq ans s'ouvraient. Il allait encore mettre plus de quatre mois pour traverser, à pied et la faim au ventre, un no man's land de charniers, de ruines et de spectres hagards.

     Mais ceci est une autre histoire, direz-vous. Bien sûr. N'empêche, la Liberté, d'où qu'elle vienne, d'où qu'elle revienne, est la même. Au Nord ou à l'Est hier. Au Sud aujourd'hui. Dans nos sursauts collectifs. Dans nos émois partagés. Par l'étroite fenêtre aussi, parfois, de nos petites perceptions occidentales. D.P.

(Cette chronique a été publiée

dans l'hebdomadaire "Voix de l'Ain",

n° 3433, semaine du 11 au 18 février 2011). 

  

La carte de la gloire,

le territoire de l'oubli

   Le triomphe de Michel Houellebecq nous réjouit. Nous fûmes suffisamment déçus par ses échecs au Goncourt en 1998, avec Les Particules élémentaires, et en 2005, avec La Possibilité d'une île, pour ne pas nous féliciter de sa victoire, lundi dernier, à la troisième "tentative". Et cela d'autant plus que La Carte et le territoire (Flammarion) est un roman, à la fois désenchanté et jubilatoire, qui s'inscrit à merveille dans l'air du temps de ce mois de novembre 2010 où, sous la résignation apparente, se profile une très énergique "extension du domaine de la lutte".
   Le lendemain du prix, nous écoutions l'"heureux"  lauréat, sur France Inter, exhorter les auditeurs à ne jamais baisser les bras. "Ne vous laissez pas emmerder, soyez libres!", clamait-il. Magnifique, Michel! comme dirait Drucker qui ne va sans doute pas tarder à programmer un"Vivement dimanche"  houellebecquien. Il faut dire que ce matin-là, le malicieux écrivain à la paupière lasse comme ses anoraks réussissait une sacrée performance. Il volait carrément la vedette au général de Gaulle dont on célébrait pourtant, un peu partout ailleurs, le quarantième anniversaire de la disparition. Et lorsque l'invité déclara un brin péremptoire: "On n'a pas de devoirs envers son pays, on est des individus, c'est tout!", on a bien cru entendre, en bruit de fond radiophonique, le héros de Colombey se retourner dans sa tombe, pour autant que sa gigantesque stature posthume le lui en laissait le loisir.
   Tant pis pour "l'homme du 18 juin", c'est celui du 8 novembre qui était ici à l'honneur! La gloire est ainsi faite. L'enthousiasme du moment peut balayer d'un insolent revers de manche de parka fripée la majestuosité d'un uniforme. Voilà bien à quoi nous songions en écoutant ce drôle de fan de Jean-Pierre Pernaud et de Julien Lepers nous rappeler que "la France est un hôtel, pas plus".
   Injustice? Affaire de circonstances, c'est tout, évitons les grands mots. D'ailleurs, s'il y en a un qui est déjà rompu aux fatals soubresauts de la renommée, c'est à l'évidence Michel Houellebecq lui-même. "C'est curieux comme les choses changent..." fait-il dire au père de son double, à la page 217 de son opus désormais ceint de la prestigieuse bande rouge. Oui, les choses changent vite et bien malin qui pourrait évaluer la durée du rayonnement de celui qui, il n'y a pas si longtemps encore, était conspué à l'unanimité, ou presque.
   Comment pouvait-on, dans un contexte analogue, ne pas penser, au moment de l'attribution du prix, à un lauréat précédent qui vient de disparaître dans une assez scandaleuse indifférence? Lorsqu'il fut sacré, en 1968, pour Les Fruits de l'hiver, lui aussi capta tous les regards. Lui aussi éclipsa momentanément de Gaulle, avant que la chienlit ne déferle. Lui aussi fit des déclarations brutes de décoffrage. Lui aussi pesta contre les travers de la société du moment. Lui aussi réhabilita l'âme des provinces et des bourgades. Lui aussi fut traité de populiste. Lui aussi aimait les chiens. Lui aussi lorgnait vers l'Irlande. Lui? Il s'appelait Bernard Clavel et il a signé plus de quatre-vingts ouvrages dévorés, loin des chapelles, sinon celles du Jura aux toits de pierre et de bois, par des millions de gens.
  Comprenons-nous bien: il ne s'agit pas de comparer les mérites respectifs du "dépressif" du Gâtinais et du bûcheron franc-comtois. Leurs oeuvres, pas plus que leurs démarches, leurs postures et leurs convictions - quoi que... - n'offrent de vraies similitudes. Qu'on nous permette simplement d'y mieux mesurer, parfois jusqu'au vertige, l'indécent grand écart auquel sont soumises, au fil des ans, ces notions floues que sont, en art, le goût et la reconnaissance, l'emballement et la postérité, le lâchage et la fidélité.
   Allez, terminons par une hypothèse. Et si, un de ces quatre, Michel Houellebecq rédigeait un vibrant éloge de Bernard Clavel? Dans La Carte et le territoire, il rend bien un hommage aussi inattendu sous sa plume que mérité pour l'intéressé, à un autre laissé-pour-compte de l'ingrat monde des Lettres: Jean-Louis Curtis (1917-1995). Curtis avait lui aussi obtenu le Goncourt. C'était en 1947 pour Les Forêts de la nuit. Ces forêts où il rôde aujourd'hui, si loin des splendeurs de chez Drouant, avec Clavel et tant d'autres, avant que l'histoire littéraire ne rende son jugement dernier. Au minimum dans un siècle ou deux, "particules élémentaires" comprises. D.P.
(Cette chronique a été publiée,

dans une version légèrement modifiée,

dans l'hebdomadaire "Voix du Jura",

n° 3452, semaine du 20 au 26 janvier 2011). 

 

Ferrat, Chabrol:

l'émotion consolatrice
   Drôles d'hommages, quand on y pense. Il y a quelques mois, la France, larme printanière à l'oeil et lyrisme aragonien aux lèvres, n'en finissait plus de saluer Jean Ferrat. La télévision nationale, on s'en souvient, n'hésita pas à retransmettre en direct les obsèques de l'"échappé"  ardéchois, un peu à la façon d'une étape de la "Grande boucle" dans un col cévenol. Et les foules bigarrées ne cessent, depuis, de se bousculer dans l'étroit cimetière basaltique, lors d'un fervent ballet qui ne manquerait pas d'agacer le discret compagnon des petites routes et des pensées rebelles.
   C'était en mars dernier, entre les deux tours d'une élection que les "bonnes gens"  boudèrent en une obstination inversement proportionnelle à celle qu'ils insufflèrent dans leur "au revoir" au chantre de La Montagne. Et voici donc qu'un semestre plus tard disparaît Claude Chabrol, sous un concert de louanges et face une émotion, certes pas tout à fait de la dimension de la précédente, mais néanmoins étonnante par son impact à la fois médiatique et intimiste.
   Holà, que se passe-t-il donc pour qu'un pays peu réputé pour aimer ses artistes - c'est un euphémisme - manifeste ainsi, coup sur coup, sa sympathie et son chagrin? Un tel engouement se justifie évidemment, au-delà de la force des couplets ou des films des deux créateurs, par la somme d'admiration et de proximité qu'ils inspiraient, chacun de son côté. Le premier par son insolente tendresse et ses engagements jamais feints. Le second par son observation espiègle et grinçante de la société. Mais sans doute faut-il voir également, dans ces effets conjugués de complicité populaire, des éléments d'ordre plus circonstantiels. L'interprète de Ma Môme et le cinéaste du Boucher, dans des registres répétons-le fort différents, n'en incarnaient pas moins l'un et l'autre, y compris sans doute jusque dans les propres limites de certaines de leurs oeuvres, une honnêteté, un goût du travail bien fait, un attachement à la mémoire et un indéfectible respect des individus. Autant de valeurs, faut-il le rappeler, qui font particulièrement défaut en une époque de cynisme roi, de politique dévoyée, de chasse aux minorités ethniques, de charters vrombissant d'indécence sur le tarmac glissant des campagnes électorales...
   Impossible de réécouter une chanson de Ferrat ou de se "repasser" un film de Chabrol sans s'imprégner des bénéfiques célébrations de la patience, de la malice, de la tolérance et de la liberté. Et puis, avons-le, nous ressentions une vraie consolation à les voir l'un et l'autre, moustache frémissante ou pipe en bouche, parler soupes d'autrefois, vins de terroir et pourfendre en se marrant "les cons qui n'arrêtent pas de voler et les autres de les regarder", cela en une époque où la fumée conviviale, le verre entre amis et l'humour décapant tombent sous le coup de la loi, alors que la "bêtise d'Etat" entache le pays du droit de Roms. 
   Entre "ombre faite humaine" et "oeil de Vichy", entre "amour cerise"  et adultères provinciales, Jean Ferrat et Claude Chabrol étaient tous deux, à leur manière, d'Antraigues à Sardent, d'éloquents refrains en travellings suggestifs, inscrits à l'inventaire de nos monuments historiques familiers. Continuons à nous précipiter pour la visite en groupes de leurs battements de coeur, de leurs ricanements, de leurs univers, de leur exemplarité. Alléluia et Moteur! D.P.

   

 La rentrée littéraire,

quelle vacherie!
 Elle est retrouvée. Quoi? La rentrée littéraire qui n'a, avouons-le, pas grand'chose à voir avec l'éternité rimbaldienne. Les libraires transpirent. Les attachées de presse s'enfièvrent. Les chroniqueurs frottent leurs lunettes et affûtent leur sens critique. Un peu partout on compte, on compare, on spécule. Au juste, 701 romans, dont 497 français, ça fait combien de plus, de moins ou de pile poil pareil que l'année dernière qui, elle-même, etc. Drôle de phénomène bien de chez nous que cette espèce de foire d'automne où l'on remplace les bestiaux par des bouquins et les viriles clameurs des enchères par des maquignonnages autour des prix. Palpez un peu cette Nothomb, vous m'en direz des nouvelles. Et le dernier fleuron de la race Houellebecq, visez-moi cette encolure. 
   S'il y en a une qui ne risque pas de s'offusquer de la métaphore bovine, c'est bien Claudie Gallay. La petite femme aux yeux bleu pervenche, propulsée directement de ses terreuses origines nord-iséroises aux "déferlantes" du succès, a écrit son nouvel opus, L'Amour est une île, (Actes Sud), dans sa bergerie du Charolais. Avec des broutards crème meuglant sous sa fenêtre. Avec un ciel pluvieux comme vache qui pisse. La-bas, du côté de La Clayette et de Semur, il y a les prés sans Saint-Germain. Et les éleveurs, qui tordent leurs casquettes à l'heure d'écorner leurs troupeaux, se fichent de l'embouche romanesque comme de la première litière de leur stabulation.
   Ils ne dévoreront ni Despentes, ni Forest, ni Volodine. Ni Linda Lê, ni Adam, ni Claudel. Et encore moins Breat Easton Ellis et J.M. Cootzee. Pas le temps. Propos un brin savants. Bref, un monde qui n'est pas le leur. Claudie, ce n'est pas pareil. Elle est presque d'ici. Elle cause comme l'ultime épicière du coin qui fait dépôt de pain et de journaux. Pas mince, le compliment.
    Cette fois-ci, c'est vrai, elle s'est embarquée du côté du festival d'Avignon l'année de la grève des intermittents. Evidemment, on s'en fiche un peu sur les rives de la Grosne, de la Guye ou du Grison. Mais sûr, la prochaine fois, elle parlera des gens du cru. A commencer, peut-être, par les habitants de Saint-Ythaire. Saint-Ythaire, c'est entre Bonnay et Curtil-sous-Burnand. 122 âmes en colère contre le projet d'implantation de cinq éoliennes. Un super sujet pour l'écrivain qu'on a même aperçue l'autre soir au "Vingt heures" de TF1.
    Les révoltés de Saint-Ythaire? A moins que ce ne soient les Don Quichotte de Bény. Bény, c'est au coeur de la Bresse, de l'autre côté de la Saône. Là, c'est contre la future Ligne à grande vitesse qu'on se mobilise à coups de calicots et de banderoles accrochés aux barrières des fermes et des villas avec, parfois, des slogans en patois: "LGV, to ka t'nallo!" ("LGV, tu n'as qu'à t'en aller"!).
   Des hélices géantes bientôt essaimées dans le paysage si cher jadis aux abbés de Cluny ou des trains fous écrasant prochainement l'AOC des célèbres volailles aux pattes bleues. Fichue alternative, quand on y pense. D'autant plus que, dans ce décor de pseudo-polar rural, on ne discerne pas la moindre librairie à l'horizon. Alors, dites, où c'est qu'on va les trouver, à Saint-Ythaire, à Bény ou ailleurs, les 701 titres annoncés? Houellebecq a raison: il convient de revoir de toute urgence "La carte et le territoire". Ah! quelle vacherie, par ici, la rentrée littéraire. (Fin août 2010). D.P.

 

Quelques nouvelles de par ici
 
 
    Je vais vous donner un peu des nouvelles de par ici. C'est où par ici? C'est chez moi. Enfin, je veux dire pas loin. A la rigueur juste à côté. Le décor, vous le connaissez. Il y a un village avec son clocher vaguement roman. Le presbytère transformé en gîte rural. L'épicerie où l'on vend des caramels pour les gosses et des asticots pour la pêche. Le calme règne jusqu'au milieu de l'après-midi. C'est à ce moment-là que les tracteurs ramènent les voitures de foin dans les fermes. Les travaux agricoles, cette année, quelle galère: on est passé directement de l'hiver du mois de mai à la canicule du solstice! Vers dix-huit heures, dix-huit heure trente, les gosses font des pirouettes à bécane et les ados, sur la placette, gloussent dans leurs téléphones portables sans jamais déclarer forfait. Ensuite, le boulodrome de fortune prend  doucement des allures de petit G20 provincial.
    Imperturbable, l'employé municipal arrose les fleurs. Ou ce qu'il en reste. Le week-end dernier, des dadais en goguette ont piétiné les terre-pleins. "Saloperie de désoeuvrés!" maugrée Jean en lisant l'entrefilet dans la chronique locale. Jean, c'est le facteur. Après sa tournée, il aime bien prendre un verre. Le seul café qui n'a pas encore baissé rideau aligne trois tables sur le trottoir. Les autres troquets ont tous fermé. Trop de travaux pour se mettre aux normes. En sirotant son panaché, le préposé s'attarde sur le journal du coin. Les décès, les mariages, les naissances, les accidents... Il lit aussi le billet, en haut à gauche de la page 2. Il y a même la photo du chroniqueur qui tient un bouquin dans ses mains. En regardant de près, on découvre le titre et l'auteur. C'est Après beaucoup d'années de Philippe Jaccottet.
    Jaccottet est un immense poète qui vit dans les parages. Mais personne ne le connaît vraiment. Jean s'en fiche. Lui, ce qu'il recherche dans son canard, ce sont les infos pratiques. Ou les échos du conseil municipal. L'annonce des fêtes d'été. Les vide-greniers des alentours. Mais à la Une, il y a cette photo. Un ministre et sa femme "dans la tourmente". Eric et Florence Woerth, ils s'appellent. Pierrot, le patron du café, qui vient faire un brin de causette à Jean, prononce ce nom à sa façon. Il dit "Voerte" et ça sonne un peu comme un hommage aux absinthes verlainiennes d'autrefois. "Tous pareils, hein, y'en a pas un pour racheter l'autre!". Jean, le regard rivé aux résultats du "Mondial" de foot et au classement général du Tour de France, ne répond rien. Ou alors il fait "hum hum" et bien malin qui pourrait comprendre si c'est une approbation ou l'inverse. 
  Rien ne bouge, ou presque. Il y a juste un soupçon d'électricité dans l'air. La grêle est annoncée pour le soir mais, c'est bien connu, "à la météo, ils se trompent tout le temps...". N'empêche, il faut hâter la fenaison. Demain à l'aube, les fourches hydrauliques des colossaux Renault ou John Deere payés à crédit planteront leurs dents dans ces rouleaux herbeux qui, au mitan des parcelles de la PAC, ressemblent aux chignons lavande des aïeules de ce "pays". Ce "pays" qui pleure et qui rit, qui meurt et qui vit. Ce "pays" qui attend les touristes. Ce "pays" en jachère où, dans les villas des lotissements en extension, Internet remplace désormais l'épicier qui faisait jadis sa tournée en klaxonnant à travers des hameaux pleins de vieux taiseux et de chiens tout en gueule. 
  Voilà, ça se passe par ici un jour brûlant de juillet. Plus tard, peut-être, je vous donnerai des nouvelles de par là-bas. C'est où par là-bas? C'est du côté de par ici. Si jamais, un de ces quatre, vous avez l'occasion, arrêtez vous quelques instants, on parlera un peu de Jaccottet. "Faites passer, disait la terre elle-même, ce matin-là, de sa voix qui n'en est pas une. Mais quoi encore? Quelle consigne?" (Juillet 2010). D.P.
 

    

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