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8 janvier 2015 4 08 /01 /janvier /2015 22:35

   DSCN0107.JPG   Ça s'appelle le jour d'après et c'est quelque chose de vaguement indéfinissable. Ça élargit l'espace, ça brouille le temps, ça voile les yeux. C'est plein de bougies et de larmes. Les journaux, au kiosque, ont du noir à leurs Unes comme une insondable nuit sans lune. L'horreur repasse au ralenti. L'inimaginable n'a plus de sens. Le monde ressemble à une caricature pas terminée. Il y a, sur le coup de midi, des milliards de minutes de silence tombées d'un bloc de chagrin venu d'une autre planète. Et du glas en lambeaux dans les cloches de la cathédrale. Un peu partout, il y a des mots qui chuchotent pour mieux crier: "hommage", "liberté", "expression", "démocratie", "résister", "ensemble"... Il y a des crayons dans les poings, des encriers renversés sur le sang de la veille, du rire dans les pleurs et des dessins sur la terre comme au ciel. Il y a dans la rue, au bureau, dans les rédactions, sur le quai du métro République, de drôles de gens qui sont tout à la fois soi-même et l'autre.

   - Tu es qui, toi?
   - Je suis Charlie.
   -  Ah! tiens, moi aussi.
   C'est tout de suite plus vivable un monde où chacun a le même prénom. Et puis Charlie, c'est beau. C'est du Chaplin, c'est du Parker. C'est le Kid et The bird qui se tiennent la main, qui se frôlent de l'aile.
   -  Tu es qui, toi?
   - Je suis Charlie.
   - Pile comme moi. C'est émouvant, Charlie. Tu sais à quoi ça me fait penser? À un vieux rock entendu à la radio l'autre semaine.  Je suis sûr que tu te souviens de ce refrain: "Ah! cours plus vite Charlie et tu gagneras!". Allez, tiens, en ces jours d'après, on va le chanter ensemble. Oui comme ça. Répète encore la fin: "... et tu ga-gneûeû-raaas!"  D.P.
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7 janvier 2015 3 07 /01 /janvier /2015 21:53

DSCN0103.JPGDSCN0102.JPG          

   Cela ne s'est pas passé en Syrie, en Irak, au Mali, au Pakistan ou ailleurs, loin. Cela s'est passé chez nous, à Paris, dans la lumière d'hiver de presque midi, dans une France d'apparence sereine qui pouvait se féliciter il y a peu de ne plus avoir d'otages. Cela ne s'est pas passé aux pires moments des années 40 ou 60 mais dans la tonique fraîcheur des premiers jours de janvier 2015, lorsque la capitale clignote encore de ses lumières de Fêtes et que les vœux pour un monde de fraternité s'effacent à peine de nos smartphones. En 2015, oui, et pourtant cette horreur, cette abjection, cette infamie - que, certes, les responsables de la sécurité redoutaient - ne peuvent que nous ramener aux actes terroristes des années de guerre, mondiale ou coloniale.

   Une guerre, on sait ce que c'est. Mais une guerre en temps de paix, c'est quoi? C'est cela. Des barbares - deux hommes rapidement identifiés -, armes lourdes aux mains et vociférant "Allahou Akbar!", qui font irruption dans les bureaux de Charlie Hebdo, emblème même de la liberté d'expression, et placé sous surveillance depuis l'affaire des "caricatures de Mahomet"  en février 2006. Un commando qui a minutieusement réglé son assaut pour intervenir pile à l'heure de la conférence de rédaction afin de ne rater aucune de ses "cibles".
   Douze morts, onze blessés. Un carnage. Des membres du journal, deux policiers aussi. Et, parmi les victimes, ces figures, dont la disparition n'est pas plus révoltante que celle des personnes moins connues, mais dont les tueurs se sont "servis" pour donner plus d'impact encore à leur acte: Cabu, Charb, Wolinski, Tignous, Bernard Maris... Des dessinateurs et chroniqueurs qui nous font rire, réfléchir, réagir. Des satiristes, des libertaires, des insolents nécessaires, des grands gamins turbulents, des humanistes, des Résistants. D'incomparables représentants d'un certain esprit français.
   Face à pareille abomination, la seule chose qui puisse nous consoler, c'est que les assassins n'ont pas gagné et qu'ils ne gagneront jamais. La preuve, c'est l'extraordinaire mobilisation qui s'est mise en place quelques heures après le massacre. Une marée humaine place de la République à Paris, aux Terreaux à Lyon, à Toulouse, à Bordeaux, à Rennes, à Grenoble... Une foule rehaussée de lumignons, de crayons ou de panneaux clamant "Je suis Charlie".
   En exécutant sauvagement des passeurs de liberté et d'indépendance, les lâches en cagoules ("les connards", pour reprendre le cri de Cabu) ne les ont pas fait taire. Au contraire. Tendez l'oreille. Cette clameur de l'union sacrée, ce grand sursaut choral du refus de la peur, ce jour de deuil national annoncé par le président de la République, c'est leurs voix qui se perpétuent, c'est leurs crobards qui prennent nos traits. C'est notre honneur collectif, notre grand dessein de Une. D.P.

 
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6 janvier 2015 2 06 /01 /janvier /2015 22:00
    DSCN0094.JPG   Est-ce qu'on l'a seulement commencé, déjà fini, pas encore ouvert? À vrai dire, on ne sait plus trop. Et c'est bien un peu ça le problème. Du fait du barouf instauré depuis plusieurs jours, sinon semaines, tout le monde, lecteur potentiel ou pas, sait tout sur le roman de Michel Houellebecq qui sort ce mercredi (*). L'an 2022. La décadence de notre société. L'arrivée au pouvoir d'un représentant de la Fraternité musulmane. Le retour des "femmes pot-au-feu" (sic), Huysmans en toile de fond... Mais ce qui compte désormais à chaque rentrée, qu'elle soit de septembre ou de janvier, c'est moins ce qui est proposé à lire, avec l'émerveillement de la découverte et la liberté qui vont de pair, que la façon, quasi dictatoriale, dont on en remplit jusqu'à saturation notre espace. Un peu comme si, plus que le texte, prévalait désormais le contexte, mot dont on laissera à chacun le soin de mesurer le poids de la première syllabe. C'était évidemment le cas, à l'automne, avec la confession matrimonio-présidentielle de Valérie Trierveiler. Et c'est le cas aujourd'hui avec Soumission, le dernier opus du matois Père Michel à la tête de fouine, prix Goncourt 2010 pour La Carte et le territoire et qui, lui, par son talent, mérite cependant beaucoup mieux que cette gadgetisation pimentée de provoc. À force de transformer en événement, non pas le livre en soi, mais son reflet marchand pressenti, les petits mondes de l'édition et des médias ont inventé un objet qui mériterait un nom nouveau. Après les ebooks et les mooks, le houellebook? D.P.

   (*) Soumission, Flammarion, 300 p., 21 €.
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5 janvier 2015 1 05 /01 /janvier /2015 19:10

   J.-B.-Pontalis-011.jpg   Qui aurait pensé qu'un jour ces avenants équipements jadis chantés par Brassens se retrouveraient au cœur d'une sale polémique? Non pas à cause des baisers que les amoureux sont toujours censés s'y échanger, mais parce que désormais, ils sont là, c'est notoire pour accueillir quelque temps des ébats rebutants. Les SDF qui s'repos'ent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics, ont des p'tit's gueules pas sympathiques. Ah! Pauvre Georges, voilà bien une parodie de laquelle on se passerait. Après Angoulême où le maire a carrément fait grillager ce qui constituait à ses yeux des supports "utilisés quasi-exclusiment [sic"] par des personnes qui se livrent à une alcoolisation récurrente, tous les jours [re-sic]", c'est son collègue de Perpignan qui procède à la suppression de dizaines d'espaces de même nature. Le motif est identique. Éviter les nuisances des marginaux et, par conséquence, les plaintes des riverains. Avouons que, même s'il ne s'agit pas de nier certains débordements, un tel recours sidère. Ce n'est pas, en effet, en chassant les "sans bancs" de la vue des passants - cachez ces chiens galeux que je ne saurais voir - qu'on éliminera la cause du problème. Ou alors il faut aller jusqu'au bout de la logique, si ç'en est une. Il paraît qu'aux dernières nouvelles, il y a des "provocateurs" qui dorment sur les trottoirs et que certains osent même y mourir, comble du désordre. Eh bien supprimons les trottoirs, supprimons les rues, supprimons les villes. Et puis supprimons la misè... Ah! non, pardon, là on n'y peut rien. D.P.   (Photo © D.P.)

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4 janvier 2015 7 04 /01 /janvier /2015 21:55

   Parler de cette chose-là? De cette lamentable histoire d'un maire qui refuse qu'on inhume un enfant rom décédé au temps de Noël dans un bidonville de sa commune de l'Essonne? Oui, bien sûr, en parler, pour dire son dégoût, sa révolte, son incompréhension. Et se féliciter de ce sursaut, de cette indignation collective au sortir de la trêve confite des Fêtes. Ainsi donc, il ne faut pas désespérer, se dit-on en considérant la vague de réactions suscitées par cette affaire. Il y a encore un peu partout des gens qui savent s'ériger lorsque l'inhumanité surgit, fusse-t-elle - et même surtout si elle l'est - ceinte d'une marque de pouvoir officiel, en l'occurrence une écharpe tricolore.

   C'est à cela que nous songions lorsqu'un peu plus tard dans l'après-midi de ce terne dimanche de janvier nous apprenions la disparition, à 86 ans, de René Vautier. Rien à voir, bien sûr, avec l'actualité précédente. Sauf que ça fait du bien, tout à coup, de se souvenir d'un rebelle, de quelqu'un qui incarnait le courage même. Vautier, le cinéaste emblématique de la lutte contre le colonialisme, le barbu breton réalisateur d'Avoir vingt ans dans les Aurès (1972) fut un insoumis, un modèle, une conscience. Conscience? Tiens, voilà précisément le mot avec lequel on laissera, s'il le peut, l'édile de Champlan s'arranger. D.P. 

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1 janvier 2015 4 01 /01 /janvier /2015 20:05

   DSCN0059.JPG   Ainsi donc, Thomas Piketty, "The"  économiste de l'année, refuse sa nomination au grade de chevalier de la Légion d'honneur. Bravo!, entend-on un peu partout dans un pays en pleine digestion de son réveillon où l'on exècre à peu près autant les honneurs des autres qu'on les convoite pour soi. Autant dire qu'il est bien difficile de ne pas voir du panache dans ce geste qui consiste à dénigrer ce que Léo Ferré - à qui on ne l'a jamais proposé - assimilait à un un "ruban rouge comme la honte". Sans compter que la liste des précédents réfractaires à ce genre de décoration ne peut qu'en rajouter au "courage"  du nouveau venu: Berlioz, George Sand, Pierre Curie, Sartre, Brassens ou encore Jacques Tardi l'année dernière. Reste tout de même une nuance à apporter à cette belle histoire. Par la résonance qu'elle acquiert soudain, a fortiori dans l'actualité en berne du 1er-Janvier, la posture qui consiste à dire "non" est immanquablement vouée à rencontrer plus d'écho que l'attitude inverse, ce qui, qu'on le veuille ou non, confine au paradoxe. Et Piketty, l'homme qui parle à l'oreille des chefs d'Etat, avant parfois de les bouder en le faisant savoir bien haut, ne l'ignore pas. En chassant le carmin de sa boutonnière - résolution applaudie, soit dit en passant, par Florian Philippot, vice-président du FN -, il se fabrique lui-même une autre distinction dans laquelle le sursaut d'humilité pressenti ne fait pas bonne figure longtemps. Non, décidément, s'il y en a un qui incarne la modestie dans cette promotion du Jour de l'An, c'est sûrement davantage Patrick Modiano, le récent prix Nobel de littérature, que l'auteur à grand succès du Capital au XXIe siècle. La médaille de la discrétion paraît parfois préférable à la non-médaille du coup d'éclat. D.P.    


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29 décembre 2014 1 29 /12 /décembre /2014 11:19

DSCN9974.JPGDSCN9975.JPGDSCN9977.JPGDSCN9980-copie-1.JPG   DSCN9982.JPGDSCN9970-copie-1.JPGDSCN9990.JPGDSCN9989.JPGDSCN9991.JPGDSCN9965.JPG      

 

 

 

         La première neige de la saison. Liseré blanc cousu au fil des jours qui s'en vont. Traces de pas sur la vieille terre usée. Lanternes blafardes des voitures sur l'autoroute adossée au monial recueillement du champ voisin. Le silence du matin juste troublé par le message de l'ami qui dit "Nous viendrons... plus tard". Attendre alors, blotti au creux de l'agenda floconneux des instants aux aguets, alors qu'au ciel s'éloigne le vol ultime des cigognes pâles. Et puis ce livre de poèmes soudain retrouvé sur l'étagère en désordre. Papier gaufré par le cher Marc, là-bas dans son pays de Chartreuse qui fut aussi un peu le mien, le nôtre. Avec des mots de sel et d'argile signés Pierre Dhainaut: "Lucide, allègre, / j'ignore où le dernier sentier nous mène. / Pour le dire il vaut mieux l'haleine. / La neige et toi dans le jardin, / nous réunir, nous dilater, que faut-il d'autre? / A travers les collines, / pourquoi chercherions-nous l'autre côté? / En nous midi s'incarne". D.P.

 
   (Chemins de neige de Pierre Dhainaut, "Le Verbe et l'empreinte", Marc Pessin, édition sur papier Ingres enrichie de trois "reliefs" de l'éditeur, Saint-Laurent-du-Pont, Isère, 1983).
 
   (Cliquer sur les images[© D.P.] pour les agrandir).
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28 décembre 2014 7 28 /12 /décembre /2014 21:54
   Ne jouons  pas les fanfarons, ça ne doit pas être très drôle de rester bloqués sur l'autoroute, un week-end de départs pour les stations. Surtout avec des enfants en bas âge. Surtout avec ces saloperies de chaînes qu'on avait oublié d'apprendre à fixer. Surtout etc, etc. Mais enfin, que diable, un peu de mesure dans l'évaluation de ce contretemps. Une fois de plus, à regarder et écouter les télévisions ces samedi et dimanche, on aurait juré qu'un tsunami, ou quelque autre catastrophe du genre, s'était produit dans les vallées savoyardes. Il ne fut question que de "calvaire", de "situation effroyable", voire - si si, le mot a été prononcé - d'"enfer". Et bien sûr, il faut maintenant trouver très rapidement les responsables de ce "cauchemar blanc" qui, précisons-le tout de même, n'a fait aucune victime. Alors, c'est qui le voyou qui a provoqué tout ça? Qu'il se dénonce, s'il n'est pas trop pleutre.
   Pleutre? Non pas lui. Le voilà qui, justement, agite sa main.
   - C'est à cause de moi tout ça, je suis désolé.
   - Accusé, levez-vous, comment vous appelez-vous?
   - C'est moi, oui j'avoue, que voulez-vous, c'est dans mes gènes.
   - On vous a demandé votre nom, vous pouvez répondre? Vous avez peur, vous êtes blanc comme neige?
   -  Ah! oui, pardon, Je m'appelle l'hiver, c'est paraît-il un nom de saison. D.P.
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23 décembre 2014 2 23 /12 /décembre /2014 19:55

 DSCN9865-copie-1.JPG   Aux premières mesures de La Grande valse de Georges Delerue, il fallait se tenir à portée de transistor. Ou alors monter un peu le son de l'autoradio crachotant dans les embouteillages. "Radioscopie... Jacques Chancel". Et entre les deux annonces, le nom de l'invité. Il s'appelait Romain Gary, Roland Barthes ou Max-Pol Fouchet. On croyait le connaître et on le découvrait. Parfois, on se demandait où l'animateur était allé le dénicher et l'on notait son nom sur un bout de papier: Gustave Thibon, Jacques Bertin, Maurice Marois... Ce n'était pas un entretien, c'était une confidence, souvent une confession car il y avait du prêtre en ce drôle de bonhomme. Et l'autre, devant le micro, déroulait le fil de sa vie en ouvrant son coeur. Pas un mot plus haut que l'autre. Le meneur de dialogue, qui demanda moins qu'on ne l'a dit "Et Dieu dans tout ça?" - seul Georges Marchais y eut droit - n'arrachait pas les paroles, il les laissait éclore. 

   C'était les années 70. Et nous autres, qui eûmes l'âge "pas sérieux" de Rimbaud au temps des pavés et des barricades, nous étions passés presque sans nous en apercevoir de Salut les copains sur Europe 1 à cet autre signal de cinq heures que fut Radioscopie sur France Inter. Avec le premier rendez-vous, nous "dadouronronions" avec Johnny, nous élucubrions avec Antoine, nous pactisions avec l'insouciance yéyé. Avec l'autre, ce n'était plus la même histoire, nous rencontrions du monde, nous avions l'impression d'avoir enfin grandi. 
   Revenu d'Indochine avec son enfance ficelée dans son paquetage de petit montagnard, Chancel entra à la radio pour trouver son chemin. Il y trouva sa voix, et surtout celle des autres. Un goût du partage auquel la télévision, qui ressemblait encore à une auberge pyrénéenne, ne pouvait qu'ouvrir son antenne. Des rois, des fous, des tours (Lorin Maazel, Pavarotti, Alain Prost, Raymond Devos, Léo Ferré...) dansèrent bientôt sur un Grand échiquier diffusé chaque semaine, trois heures durant - on a peine à l'imaginer aujourd'hui - dans cette tranche qu'on n'appelait pas encore le "prime".
   Journaliste et écrivain, saltimbanque et patron, pionnier et conformiste, courtois et un brin précieux, Joseph Crampes, dit Jacques Chancel, le faux paysan aux manières de Bigorre, s'est éteint hier à l'âge de 86 ans. Éteint, oui, comme le poste à 18 heures lorsqu'il fallait patienter jusqu'au lendemain pour entendre à nouveau les premières mesures de La grande valse: Ti la li, ti la li, ti la li la li... D.P.  
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22 décembre 2014 1 22 /12 /décembre /2014 21:18
   telechargement-copie-2.jpgLalphabet-des-ombres_72dpi-231x300-copie-1.jpgDSCN9722.JPGDSCN9721-copie-2.JPG   Le prix Kowalski 2014 (Grand prix de poésie de la Ville de Lyon) a été attribué le 5 décembre dernier à Jean Joubert pour son recueil L'Alphabet des ombres (1). Un beau livre empreint de tout ce qui, depuis les années 50, constitue l'univers de celui qui, toujours aux confins du réel et du rêve, du quotidien et de l'imaginaire, n'a jamais cessé de questionner le lieu des origines, à la fois éternel et menacé. Les pages de Joubert, ajourées de miroirs qui se souviennent des visages et hantées de chevelures de femmes semblables aux forêts fondatrices,  sont aussi peuplées de fantômes, de sorcières, de folles et de chiens.  Nosferatu n'est jamais loin du «laboureur des mots, à la lisière de la nuit» avançant vaille que vaille sur des «sentiers de foudre».
  Ce qui caractérise cette écriture, c'est peut-être bien la constance, pour ne pas dire l'obstination. Cet autre «bon sauvage» n'a en effet jamais dévié de sa trajectoire vouée à célébrer une nature assiégée aussi bien qu'à perpétuer les traces familières. Ce n'est pas par hasard si, près de quarante ans après L'Homme de sable qui valut le prix Renaudot 1975 à l'attachant romancier qu'est aussi Jean Joubert, la première partie de son nouveau recueil s'ouvre sur des «Noces de sable» placées sous le sceau d'une mise en garde qui tient en deux vers lapidaires: «Qui défie le sable / récolte l'ouragan». Un réitérant précepte auquel il est, soit dit en passant, bien difficile de ne pas songer à chaque «épisode cévenol» dévastateur dans le Languedoc défiguré par l'urbanisme où l'auteur de Campagnes secrètes (Les Cahier de la Licorne 1963), du Chasseur de Sylans (Saint-Germain-des-Prés, 1974) ou de La Main de feu (Grasset, 1993) vit à l'écart depuis plus d'un demi-siècle.
  Quant à la mémoire des «ancêtres serrés dans leur étau de terre», elle est illustrée ici par la résurgence d'une des plus fortes figures de son récit Les Sabots rouges (Grasset, 1979 et éditions de l'écluse, Châtillon-Coligny 2007), emblématique portrait de l'oncle Georges, l'artisan anarchiste du Gâtinais qui eut un rôle prépondérant auprès du jeune collégien né à Châlette-sur-Loing, dans le Loiret, en 1928: «Que cherche-t-il encore avec sa vieille lanterne / dont l'œil fumeux vacille dans le vent? / Lampe au poing, fatigué, fantôme gris dans le brouillard, / il marche droit et me traverse aveuglément ».
   Un langage d'un autre temps que celui de Joubert? Gardons-nous bien d'une telle conclusion. Si son «lyrisme ordinaire» n'est pas «moderne» en soi  - ce qui ne peut que nous réjouir vu les connotations trop souvent liées à ce terme -, nul doute que cette écriture, qui sait ce qu'elle doit au romantisme allemand, à Ronsard ou à la peinture, parle de, et pour, demain. Elle n'aurait pas, sinon, rencontré un tel écho auprès d'un public scolaire qui a fait des Enfants de Noé ou du Pays hors du monde (L'École des loisirs 1987 et 1991) des best-sellers de la littérature pour la jeunesse.
   Poète, romancier, nouvelliste, conteur, Jean Joubert est un montreur de chemins. Aussi bien les chemins d'hier à préserver des tourbes du néant que ceux qui, érodés par la mort aux aguets, s'ouvrent au friable passage des générations nouvelles: «Voici l'enfant sur la lisière. / La vieille main le guide. / Et ce murmure: / "Les loups ne sont pas loin", / "L'ogre est caché derrière un arbre noir" / mais aussi: "Ne crains rien, / les cailloux blancs semés jadis / mènent à la maison"». D.P.
__________

(1) Éditions Bruno Doucey, 134 p., 15 €. 

   Jean Joubert, le lauréat (portrait) et son livre L'Alphabet des ombres. Lors des délibérations à Lyon, le 10 décembre, on reconnaît, parmi les membres du jury du prix Kowalski, Patrice Béghain, Jean-Piere Siméon,  François Montmaneix (debout), Hervé Micolet, Roger-Yves Roche, Annie Salager, Jean-Yves Debreuille et Béatrice de Jurquet.
   Photos © D.P.   (Cliquez sur les images pour les agrandir)
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Texte Libre

Ces révolutions que

nous n'avons pas vu venir

   De retour à Bény, en ce bel hiver de givre, je relis cette carte postale que mon père garde, avec celles des étés précédents, sur le buffet de la cuisine. "Sous le ciel encore chaud de la Tunisie, nous pensons bien à toi. Ici, on ne se croirait pas à la veille de la Toussaint. À bientôt. On t'embrasse". Des mots tout simples, écrits comme toujours à la hâte, au moment de reprendre l'avion. 

   C'était à peine trois mois plus tôt. Du Cap Bon où nous faisions halte, nous avions effectué de cahotants trajets à travers le pays. Le Temple des eaux au pied du djebel Zaghouan. Le site romain de Dougga, pur poème de pierre, de vent et d'oliviers, où Abdallah, notre guide, nous avait imposé une visite pour le moins exhaustive. Les villages poussiéreux où la population s'ennuie sous les palmiers flétris. Les charrettes, les bourricots, les antiques mobylettes. La pauvreté, la dignité et, pensions-nous, la résignation.

     La résignation? Eh oui, même lorsqu'on est le témoin d'un régime sans ambiguïtés, il n'est pas toujours si simple de pressentir l'histoire en marche. Avec le recul, pourtant, il y avait eu des scènes éloquentes. Ces barrages de police un peu partout, justifiés alors par un enlèvement d'enfant. Ce jeune diplômé quêtant quelques dinars dans les majestueuses ruines de Thuburbo Majus et qui se cachait pour aborder les "nantis" que nous étions à ses yeux. Un feu couvait en lui, c'est sûr. Il n'aurait peut-être pas fallu grand-chose pour qu'il parle. Mais nous étions pressés, comme souvent.

     Et, disons-le aussi, la méfiance nous gagnait. Un soir, du côté de la cité viticole de Grombalia, un 4X4 aux vitres fumées avait rattrapé notre "Symbol" de location. Une impression se confirmait: nous étions suivis. Sans doute vaut-il mieux ne pas écrire "journaliste" à la rubrique "profession" sur les fiches de douanes à l'arrivée lorsque, quelques mois plus tôt, on a utilisé le mot "dictature" pour rendre compte de la dernière parodie de réélection présidentielle au palais de Carthage.

     Les touristes européens flânaient dans les souks. Les cornes de gazelles étaient sucrées, le vin gris de Mornag montait à la tête, octobre avait de superbes rousseurs de désert et la tiédeur des plages invitait à fermer à demi les yeux. Que voulez-vous, c'est comme ça: exportées sur place, les plus solides notions de droits de l'homme se dissolvent parfois dans le bleu de la mer...

     Pour notre part, nous aurions dû prêter davantage attention aux ardents regards noirs de toute une jeunesse rivés aux téléphones portables. La "génération Ben Ali dégage!" préparait, dans la retenue, le grand soir arabe. Le fantoche président de fer était encore omniprésent. Piètre sosie d'un acteur de série B aux cheveux teints, posant, la main sur le cœur à chaque coin de rue, dans chaque lieu public, à côté des pubs pour les biscuits "Tigato" et pour les firmes corrompues se partageant le gâteau.

     Et voilà. Maintenant nous sommes au début 2011. Dans l'odeur du jasmin et de la poudre, dans le bruit des youyous et des balles, la Tunisie a fait sa "Révolution Facebook". Bonheur de découvrir ces incroyables images à la télévision qui en rappellent d'autres. À Berlin non plus, nous n'avions rien vu venir en novembre 1989. Pas plus qu'à Bucarest le mois suivant. Pas plus qu'au Caire ces dernières semaines...

     Nous parlons de tout cela, ce soir, dans cette ferme de Bresse où, depuis plus de trois ans, mon père veille seul avec son chien et ses cartes postales. Celle-ci, un peu plus ancienne, a été postée de Louxor: "Le printemps égyptien est doux. De part et d'autre du Nil, des merveilles nous attendent. À bientôt. On t'embrasse". Tout à l'heure, il nous rappellera comment lui aussi a retrouvé un jour la liberté. C'était en janvier 1945. L'armée russe avançait. Les portes du stalag de Silésie où il venait de passer plus de cinq ans s'ouvraient. Il allait encore mettre plus de quatre mois pour traverser, à pied et la faim au ventre, un no man's land de charniers, de ruines et de spectres hagards.

     Mais ceci est une autre histoire, direz-vous. Bien sûr. N'empêche, la Liberté, d'où qu'elle vienne, d'où qu'elle revienne, est la même. Au Nord ou à l'Est hier. Au Sud aujourd'hui. Dans nos sursauts collectifs. Dans nos émois partagés. Par l'étroite fenêtre aussi, parfois, de nos petites perceptions occidentales. D.P.

(Cette chronique a été publiée

dans l'hebdomadaire "Voix de l'Ain",

n° 3433, semaine du 11 au 18 février 2011). 

  

La carte de la gloire,

le territoire de l'oubli

   Le triomphe de Michel Houellebecq nous réjouit. Nous fûmes suffisamment déçus par ses échecs au Goncourt en 1998, avec Les Particules élémentaires, et en 2005, avec La Possibilité d'une île, pour ne pas nous féliciter de sa victoire, lundi dernier, à la troisième "tentative". Et cela d'autant plus que La Carte et le territoire (Flammarion) est un roman, à la fois désenchanté et jubilatoire, qui s'inscrit à merveille dans l'air du temps de ce mois de novembre 2010 où, sous la résignation apparente, se profile une très énergique "extension du domaine de la lutte".
   Le lendemain du prix, nous écoutions l'"heureux"  lauréat, sur France Inter, exhorter les auditeurs à ne jamais baisser les bras. "Ne vous laissez pas emmerder, soyez libres!", clamait-il. Magnifique, Michel! comme dirait Drucker qui ne va sans doute pas tarder à programmer un"Vivement dimanche"  houellebecquien. Il faut dire que ce matin-là, le malicieux écrivain à la paupière lasse comme ses anoraks réussissait une sacrée performance. Il volait carrément la vedette au général de Gaulle dont on célébrait pourtant, un peu partout ailleurs, le quarantième anniversaire de la disparition. Et lorsque l'invité déclara un brin péremptoire: "On n'a pas de devoirs envers son pays, on est des individus, c'est tout!", on a bien cru entendre, en bruit de fond radiophonique, le héros de Colombey se retourner dans sa tombe, pour autant que sa gigantesque stature posthume le lui en laissait le loisir.
   Tant pis pour "l'homme du 18 juin", c'est celui du 8 novembre qui était ici à l'honneur! La gloire est ainsi faite. L'enthousiasme du moment peut balayer d'un insolent revers de manche de parka fripée la majestuosité d'un uniforme. Voilà bien à quoi nous songions en écoutant ce drôle de fan de Jean-Pierre Pernaud et de Julien Lepers nous rappeler que "la France est un hôtel, pas plus".
   Injustice? Affaire de circonstances, c'est tout, évitons les grands mots. D'ailleurs, s'il y en a un qui est déjà rompu aux fatals soubresauts de la renommée, c'est à l'évidence Michel Houellebecq lui-même. "C'est curieux comme les choses changent..." fait-il dire au père de son double, à la page 217 de son opus désormais ceint de la prestigieuse bande rouge. Oui, les choses changent vite et bien malin qui pourrait évaluer la durée du rayonnement de celui qui, il n'y a pas si longtemps encore, était conspué à l'unanimité, ou presque.
   Comment pouvait-on, dans un contexte analogue, ne pas penser, au moment de l'attribution du prix, à un lauréat précédent qui vient de disparaître dans une assez scandaleuse indifférence? Lorsqu'il fut sacré, en 1968, pour Les Fruits de l'hiver, lui aussi capta tous les regards. Lui aussi éclipsa momentanément de Gaulle, avant que la chienlit ne déferle. Lui aussi fit des déclarations brutes de décoffrage. Lui aussi pesta contre les travers de la société du moment. Lui aussi réhabilita l'âme des provinces et des bourgades. Lui aussi fut traité de populiste. Lui aussi aimait les chiens. Lui aussi lorgnait vers l'Irlande. Lui? Il s'appelait Bernard Clavel et il a signé plus de quatre-vingts ouvrages dévorés, loin des chapelles, sinon celles du Jura aux toits de pierre et de bois, par des millions de gens.
  Comprenons-nous bien: il ne s'agit pas de comparer les mérites respectifs du "dépressif" du Gâtinais et du bûcheron franc-comtois. Leurs oeuvres, pas plus que leurs démarches, leurs postures et leurs convictions - quoi que... - n'offrent de vraies similitudes. Qu'on nous permette simplement d'y mieux mesurer, parfois jusqu'au vertige, l'indécent grand écart auquel sont soumises, au fil des ans, ces notions floues que sont, en art, le goût et la reconnaissance, l'emballement et la postérité, le lâchage et la fidélité.
   Allez, terminons par une hypothèse. Et si, un de ces quatre, Michel Houellebecq rédigeait un vibrant éloge de Bernard Clavel? Dans La Carte et le territoire, il rend bien un hommage aussi inattendu sous sa plume que mérité pour l'intéressé, à un autre laissé-pour-compte de l'ingrat monde des Lettres: Jean-Louis Curtis (1917-1995). Curtis avait lui aussi obtenu le Goncourt. C'était en 1947 pour Les Forêts de la nuit. Ces forêts où il rôde aujourd'hui, si loin des splendeurs de chez Drouant, avec Clavel et tant d'autres, avant que l'histoire littéraire ne rende son jugement dernier. Au minimum dans un siècle ou deux, "particules élémentaires" comprises. D.P.
(Cette chronique a été publiée,

dans une version légèrement modifiée,

dans l'hebdomadaire "Voix du Jura",

n° 3452, semaine du 20 au 26 janvier 2011). 

 

Ferrat, Chabrol:

l'émotion consolatrice
   Drôles d'hommages, quand on y pense. Il y a quelques mois, la France, larme printanière à l'oeil et lyrisme aragonien aux lèvres, n'en finissait plus de saluer Jean Ferrat. La télévision nationale, on s'en souvient, n'hésita pas à retransmettre en direct les obsèques de l'"échappé"  ardéchois, un peu à la façon d'une étape de la "Grande boucle" dans un col cévenol. Et les foules bigarrées ne cessent, depuis, de se bousculer dans l'étroit cimetière basaltique, lors d'un fervent ballet qui ne manquerait pas d'agacer le discret compagnon des petites routes et des pensées rebelles.
   C'était en mars dernier, entre les deux tours d'une élection que les "bonnes gens"  boudèrent en une obstination inversement proportionnelle à celle qu'ils insufflèrent dans leur "au revoir" au chantre de La Montagne. Et voici donc qu'un semestre plus tard disparaît Claude Chabrol, sous un concert de louanges et face une émotion, certes pas tout à fait de la dimension de la précédente, mais néanmoins étonnante par son impact à la fois médiatique et intimiste.
   Holà, que se passe-t-il donc pour qu'un pays peu réputé pour aimer ses artistes - c'est un euphémisme - manifeste ainsi, coup sur coup, sa sympathie et son chagrin? Un tel engouement se justifie évidemment, au-delà de la force des couplets ou des films des deux créateurs, par la somme d'admiration et de proximité qu'ils inspiraient, chacun de son côté. Le premier par son insolente tendresse et ses engagements jamais feints. Le second par son observation espiègle et grinçante de la société. Mais sans doute faut-il voir également, dans ces effets conjugués de complicité populaire, des éléments d'ordre plus circonstantiels. L'interprète de Ma Môme et le cinéaste du Boucher, dans des registres répétons-le fort différents, n'en incarnaient pas moins l'un et l'autre, y compris sans doute jusque dans les propres limites de certaines de leurs oeuvres, une honnêteté, un goût du travail bien fait, un attachement à la mémoire et un indéfectible respect des individus. Autant de valeurs, faut-il le rappeler, qui font particulièrement défaut en une époque de cynisme roi, de politique dévoyée, de chasse aux minorités ethniques, de charters vrombissant d'indécence sur le tarmac glissant des campagnes électorales...
   Impossible de réécouter une chanson de Ferrat ou de se "repasser" un film de Chabrol sans s'imprégner des bénéfiques célébrations de la patience, de la malice, de la tolérance et de la liberté. Et puis, avons-le, nous ressentions une vraie consolation à les voir l'un et l'autre, moustache frémissante ou pipe en bouche, parler soupes d'autrefois, vins de terroir et pourfendre en se marrant "les cons qui n'arrêtent pas de voler et les autres de les regarder", cela en une époque où la fumée conviviale, le verre entre amis et l'humour décapant tombent sous le coup de la loi, alors que la "bêtise d'Etat" entache le pays du droit de Roms. 
   Entre "ombre faite humaine" et "oeil de Vichy", entre "amour cerise"  et adultères provinciales, Jean Ferrat et Claude Chabrol étaient tous deux, à leur manière, d'Antraigues à Sardent, d'éloquents refrains en travellings suggestifs, inscrits à l'inventaire de nos monuments historiques familiers. Continuons à nous précipiter pour la visite en groupes de leurs battements de coeur, de leurs ricanements, de leurs univers, de leur exemplarité. Alléluia et Moteur! D.P.

   

 La rentrée littéraire,

quelle vacherie!
 Elle est retrouvée. Quoi? La rentrée littéraire qui n'a, avouons-le, pas grand'chose à voir avec l'éternité rimbaldienne. Les libraires transpirent. Les attachées de presse s'enfièvrent. Les chroniqueurs frottent leurs lunettes et affûtent leur sens critique. Un peu partout on compte, on compare, on spécule. Au juste, 701 romans, dont 497 français, ça fait combien de plus, de moins ou de pile poil pareil que l'année dernière qui, elle-même, etc. Drôle de phénomène bien de chez nous que cette espèce de foire d'automne où l'on remplace les bestiaux par des bouquins et les viriles clameurs des enchères par des maquignonnages autour des prix. Palpez un peu cette Nothomb, vous m'en direz des nouvelles. Et le dernier fleuron de la race Houellebecq, visez-moi cette encolure. 
   S'il y en a une qui ne risque pas de s'offusquer de la métaphore bovine, c'est bien Claudie Gallay. La petite femme aux yeux bleu pervenche, propulsée directement de ses terreuses origines nord-iséroises aux "déferlantes" du succès, a écrit son nouvel opus, L'Amour est une île, (Actes Sud), dans sa bergerie du Charolais. Avec des broutards crème meuglant sous sa fenêtre. Avec un ciel pluvieux comme vache qui pisse. La-bas, du côté de La Clayette et de Semur, il y a les prés sans Saint-Germain. Et les éleveurs, qui tordent leurs casquettes à l'heure d'écorner leurs troupeaux, se fichent de l'embouche romanesque comme de la première litière de leur stabulation.
   Ils ne dévoreront ni Despentes, ni Forest, ni Volodine. Ni Linda Lê, ni Adam, ni Claudel. Et encore moins Breat Easton Ellis et J.M. Cootzee. Pas le temps. Propos un brin savants. Bref, un monde qui n'est pas le leur. Claudie, ce n'est pas pareil. Elle est presque d'ici. Elle cause comme l'ultime épicière du coin qui fait dépôt de pain et de journaux. Pas mince, le compliment.
    Cette fois-ci, c'est vrai, elle s'est embarquée du côté du festival d'Avignon l'année de la grève des intermittents. Evidemment, on s'en fiche un peu sur les rives de la Grosne, de la Guye ou du Grison. Mais sûr, la prochaine fois, elle parlera des gens du cru. A commencer, peut-être, par les habitants de Saint-Ythaire. Saint-Ythaire, c'est entre Bonnay et Curtil-sous-Burnand. 122 âmes en colère contre le projet d'implantation de cinq éoliennes. Un super sujet pour l'écrivain qu'on a même aperçue l'autre soir au "Vingt heures" de TF1.
    Les révoltés de Saint-Ythaire? A moins que ce ne soient les Don Quichotte de Bény. Bény, c'est au coeur de la Bresse, de l'autre côté de la Saône. Là, c'est contre la future Ligne à grande vitesse qu'on se mobilise à coups de calicots et de banderoles accrochés aux barrières des fermes et des villas avec, parfois, des slogans en patois: "LGV, to ka t'nallo!" ("LGV, tu n'as qu'à t'en aller"!).
   Des hélices géantes bientôt essaimées dans le paysage si cher jadis aux abbés de Cluny ou des trains fous écrasant prochainement l'AOC des célèbres volailles aux pattes bleues. Fichue alternative, quand on y pense. D'autant plus que, dans ce décor de pseudo-polar rural, on ne discerne pas la moindre librairie à l'horizon. Alors, dites, où c'est qu'on va les trouver, à Saint-Ythaire, à Bény ou ailleurs, les 701 titres annoncés? Houellebecq a raison: il convient de revoir de toute urgence "La carte et le territoire". Ah! quelle vacherie, par ici, la rentrée littéraire. (Fin août 2010). D.P.

 

Quelques nouvelles de par ici
 
 
    Je vais vous donner un peu des nouvelles de par ici. C'est où par ici? C'est chez moi. Enfin, je veux dire pas loin. A la rigueur juste à côté. Le décor, vous le connaissez. Il y a un village avec son clocher vaguement roman. Le presbytère transformé en gîte rural. L'épicerie où l'on vend des caramels pour les gosses et des asticots pour la pêche. Le calme règne jusqu'au milieu de l'après-midi. C'est à ce moment-là que les tracteurs ramènent les voitures de foin dans les fermes. Les travaux agricoles, cette année, quelle galère: on est passé directement de l'hiver du mois de mai à la canicule du solstice! Vers dix-huit heures, dix-huit heure trente, les gosses font des pirouettes à bécane et les ados, sur la placette, gloussent dans leurs téléphones portables sans jamais déclarer forfait. Ensuite, le boulodrome de fortune prend  doucement des allures de petit G20 provincial.
    Imperturbable, l'employé municipal arrose les fleurs. Ou ce qu'il en reste. Le week-end dernier, des dadais en goguette ont piétiné les terre-pleins. "Saloperie de désoeuvrés!" maugrée Jean en lisant l'entrefilet dans la chronique locale. Jean, c'est le facteur. Après sa tournée, il aime bien prendre un verre. Le seul café qui n'a pas encore baissé rideau aligne trois tables sur le trottoir. Les autres troquets ont tous fermé. Trop de travaux pour se mettre aux normes. En sirotant son panaché, le préposé s'attarde sur le journal du coin. Les décès, les mariages, les naissances, les accidents... Il lit aussi le billet, en haut à gauche de la page 2. Il y a même la photo du chroniqueur qui tient un bouquin dans ses mains. En regardant de près, on découvre le titre et l'auteur. C'est Après beaucoup d'années de Philippe Jaccottet.
    Jaccottet est un immense poète qui vit dans les parages. Mais personne ne le connaît vraiment. Jean s'en fiche. Lui, ce qu'il recherche dans son canard, ce sont les infos pratiques. Ou les échos du conseil municipal. L'annonce des fêtes d'été. Les vide-greniers des alentours. Mais à la Une, il y a cette photo. Un ministre et sa femme "dans la tourmente". Eric et Florence Woerth, ils s'appellent. Pierrot, le patron du café, qui vient faire un brin de causette à Jean, prononce ce nom à sa façon. Il dit "Voerte" et ça sonne un peu comme un hommage aux absinthes verlainiennes d'autrefois. "Tous pareils, hein, y'en a pas un pour racheter l'autre!". Jean, le regard rivé aux résultats du "Mondial" de foot et au classement général du Tour de France, ne répond rien. Ou alors il fait "hum hum" et bien malin qui pourrait comprendre si c'est une approbation ou l'inverse. 
  Rien ne bouge, ou presque. Il y a juste un soupçon d'électricité dans l'air. La grêle est annoncée pour le soir mais, c'est bien connu, "à la météo, ils se trompent tout le temps...". N'empêche, il faut hâter la fenaison. Demain à l'aube, les fourches hydrauliques des colossaux Renault ou John Deere payés à crédit planteront leurs dents dans ces rouleaux herbeux qui, au mitan des parcelles de la PAC, ressemblent aux chignons lavande des aïeules de ce "pays". Ce "pays" qui pleure et qui rit, qui meurt et qui vit. Ce "pays" qui attend les touristes. Ce "pays" en jachère où, dans les villas des lotissements en extension, Internet remplace désormais l'épicier qui faisait jadis sa tournée en klaxonnant à travers des hameaux pleins de vieux taiseux et de chiens tout en gueule. 
  Voilà, ça se passe par ici un jour brûlant de juillet. Plus tard, peut-être, je vous donnerai des nouvelles de par là-bas. C'est où par là-bas? C'est du côté de par ici. Si jamais, un de ces quatre, vous avez l'occasion, arrêtez vous quelques instants, on parlera un peu de Jaccottet. "Faites passer, disait la terre elle-même, ce matin-là, de sa voix qui n'en est pas une. Mais quoi encore? Quelle consigne?" (Juillet 2010). D.P.
 

    

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