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9 avril 2015 4 09 /04 /avril /2015 22:51
Comme un écho à Chauvet, l'univers pictural de la Drômoise Christine Bry. Photo D.P.

Comme un écho à Chauvet, l'univers pictural de la Drômoise Christine Bry. Photo D.P.

On vous parle d'un temps que les moins de 36000 ans ne peuvent pas connaître. Un temps sans Insee, sans cyberattaque, sans grève de la radio le matin. Imagine-t-on le slogan inscrit sur une paroi: "En raison d'un arrêt de travail d'une certaine catégorie de personnel, nous ne sommes pas en mesure de graver des bisons aujourd'hui"? On dit ça mais en réalité on ne sait pas grand-chose de ce qu'ils faisaient, nos vaillants ancêtres de l'Aurignacien, là-bas dans leur cavité ardéchoise qui ne s'appelait pas encore Chauvet. Ils s'enfermaient avec leurs charbons de bois, avec leurs frayeurs, avec leurs fantasmes tracés sur la pierre. Pourtant, au-dessus, que la montagne était belle, comment pouvait-on s'imaginer en voyant un vol d'hirondelles que l'automne venait d'arriver? Peut-être connaissaient-ils déjà la chanson...

Ce qu'on sait, c'est qu'ils dessinaient magnifiquement et qu'ils maîtrisaient l'estompe et la perspective. Des primitifs? Allons donc. Des artisans lointains d'une civilisation en marche, au contraire. Leur bestiaire, riche de 425 figures, en dit long tout autant sur leur imaginaire que sur leurs dons d'observation. Le témoignage qu'ils nous ont laissé et qui apparaît, dit-on, si éclatant au bout de la nuit des temps de notre époque moderne est un véritable miracle. Avant que le public ne pénètre à son tour, à partir du 25 avril prochain, sous la rotonde de 3000 m2 accueillant la plus grande réplique de grotte ornée au monde, François Hollande inaugurera ce vendredi ce site baptisé désormais la caverne du Pont-d'Arc. Un moment de grâce, à coup sûr, pour lui. Un plongeon paléolithique, au royaume des crânes d'ours et de bouquetins, qui ne peut que relativiser vertigineusement une échéance comme celle de 2017. Un lieu où, pourtant, s'inversent, enfin, toutes les courbes. D.P.

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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 21:13

À première vue, ce conflit de générations paraît sincère. La fille, qui a repris la boîte, ne supporte plus celui qui l'a installée aux manettes. Vieux, un peu gaga, balançant n'importe quoi. Allez ouste, à l'hospice! "Tu verras, tu sera bien là-bas", comme dans la chanson de Ferrat. Et les nouveaux actionnaires - Florian, Gilbert et les autres - qui en rajoutent dans le répertoire offusqué: "Des décisions seront prises". Le ton est donné, on va voir ce qu'on va voir, chez ces gens-là, monsieur, on ne badine pas avec l'honneur. Sauf qu'il faudrait pas beaucoup nous pousser pour suspecter dans ce règlement de compte à OK Collard un scénario cousu de fil plus brun que blanc. Réfléchissons un instant. À qui profite le crime du patriarche qui en rajoute sur les chambres à gaz, sur Pétain, bref sur tous ses sales thèmes de prédilection? À sa descendante, pardi, laquelle entend bien capitaliser progressivement sa différence jusqu'à l'échéance de 2017. Plus Papy Rivarol aura l'air radotant, plus Marine-la-redresseuse-d'image apparaîtra fréquentable. Méfions-nous des trop hâtives interprétations freudiennes de ces "Scènes de ménage" à épisodes. Tout, dans cette famille où l'on s'appelle avec insistance par ses nom et prénoms, est d'abord politique. Y compris les menaces de bannissement définitif de la "figure historique" portant haut son masque de provocateur sénile? Voilà qui est, en effet, moins exclu qu'on ne présage qu'il le sera. D.P.

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7 avril 2015 2 07 /04 /avril /2015 21:39

Il y a bien sûr entre la mort de Jean Germain et celle de Pierre Bérégovoy vingt-deux ans plus tôt des similitudes frappantes. Les circonstances de leurs décès, le contexte judiciaire, l'appartenance à la gauche des deux disparus. Ce n'est donc pas un hasard si l'avocat de l'ex-maire de Tours a dénoncé "les chiens" qui se sont acharnés sur son client, ceux-là même que François Mitterrand stigmatisa lors de son poignant hommage aux obsèques de son ex-Premier ministre, le 4 mai 1993 (pour lequel on avait déjà, rappelons-le, évoqué Roger Salengro): "Toutes les explications du monde ne justifieront pas que l’on ait pu livrer aux chiens l’honneur d’un homme et finalement sa vie au prix d’un double manquement de ses accusateurs aux lois fondamentales de notre République, celles qui protègent la dignité de chacun d'entre nous".

Les mots du président socialiste de l'époque n'ont rien perdu de leur force et de leur "actualité". Ni, sans doute, de cette partialité surfant sur l'émotion collective que l'on retrouve, hypocrisie comprise, dans le cas de Jean Germain poursuivi dans une affaire de mariage chinois. Un suicide doit nous inciter à une dignité que ne peuvent qu'écorner les dénonciations hâtives et les comparaisons trop "évidentes". Dans sa lettre, le désespéré a dit ne pas pouvoir supporter l'injustice et le déshonneur. De grâce, n'en rajoutons pas aujourd'hui de façon posthume en caricaturant à outrance ce qu'est devenue la fonction politique, une rôle certes de plus en plus exposé, mais que ceux qui l'exercent ont choisie en en connaissant tout à la fois la lumière vive et les ombres parfois desctructrices. D.P.

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4 avril 2015 6 04 /04 /avril /2015 10:13
Au micro de Marie-Christine Lacoste, dans le studio de RCF à Bourg-en-Bresse.
Au micro de Marie-Christine Lacoste, dans le studio de RCF à Bourg-en-Bresse.

Pour réécouter "Portrait au hasard", une émission de RCF-Pays de l'Ain, en l'occurrence diffusée les 1er et 4 avril, au cours de laquelle, l'invité de Marie-Christine Lacoste répond à des questions tirées à l'aveuglette.

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1 avril 2015 3 01 /04 /avril /2015 09:25
1er avril avec Fautrier

Les Poissons de Fautrier, ce n'est pas une farce. Mais comment y résister en ce jour dévolu à tout ce qui nage? C'est dans l'immense aquarium du Musée de Grenoble qu'on peut, en tout cas, retrouver, avril ou pas, cette magnifique œuvre préparée à l'huile (sur toile). Une présence que l'on doit à l'audacieux Andry-Farcy. Bravant ses nombreux détracteurs, l'éclairé conservateur nommé en 1919 à la tête de l'institution iséroise fit l'acquisition de ce petit chef-d'œuvre, peint en 1927 par un Jean Fautrier (1898-1969) amorçant alors, selon l'expression de Pierre Cabanne, son "époque noire, dramatique et visionnaire". D.P.

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31 mars 2015 2 31 /03 /mars /2015 15:38
À écouter sur RCF-Pays de l'Ain

Demain, mercredi 1er avril - et ce n'est pas un poisson - un "Portrait au hasard" de votre serviteur-blogueur répondant à des questions tirées au sort, sous la houlette de l'animatrice Marie-Christine Lacoste, à 11h03 sur l'antenne de RCF-Pays de l'Ain. Rediffusion ce samedi 4 avril à 10h30.

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31 mars 2015 2 31 /03 /mars /2015 09:23
Dans "Beaux Quartiers"

Dans le magazine sur papier glacé Beaux Quartiers ("Art de vivre, design, culture"), cet article de Dominique Houtis à la rubrique "Les Grenoblois(e)s en vue" (p. 134, n° 22, printemps 2015).

(Cliquez sur l'image pour l'agrandir).
Dans "Beaux Quartiers"
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30 mars 2015 1 30 /03 /mars /2015 13:16

Heureusement que, pour François Hollande, en ce dimanche 29 mars, il y avait la Tunisie! Parce que, chez nous, le concernant, ce fut plutôt une sale journée. Peut-être pas une débâcle générale, recourons au moins à cet euphémisme, mais une sanction sans appel marquée par une écrasante victoire de la droite et de ses alliés au second tour des élections départementales. Avec, double humiliation symbolique, le basculement dans l'opposition tout à la fois de la Corrèze et de l'Essonne, fief de Manuel Valls. Voilà pour ce qui s'est passé ici. Mais là-bas, de l'autre côté de la Méditerranée où le président français s'était rendu pour participer à la grande marche contre le terrorisme après l'attentat du Musée du Bardo, il en alla tout autrement. Non seulement il fut bien accueilli - ce qui était, il est vrai, la moindre des choses -, mais il y eut, surtout, le lapsus de son homologue tunisien. En le remerciant pour sa présence, Béji Caïd Essebi l'a en effet appelé... François Mitterrand. Autant dire que l'autre François peut dire merci à son hôte gaffeur. Le fait de se voir ainsi assimilé, fût-ce brièvement, à une figure du socialisme triomphant, lui procura assurément, en plus d'une bise de son interlocuteur soucieux de se faire pardonner,sa seule occasion de sourire. La seule ou presque, ne soyons pas injuste. La Lozère, traditionnellement à droite, s'est, on ne sait pas trop comment, retrouvée à gauche. Un résultat qui, à notre connaissance, n'a pas été commenté du côté de Carthage. D.P.

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26 mars 2015 4 26 /03 /mars /2015 22:14

   andreas-lubitz.jpg   On la reverra longtemps, sans doute, cette photo. Celle d'un garçon, tout sourire, blouson et jean sombres, baskets marron, écharpe rayée, assis sur une murette près d'un pont métallique suspendu. Un instantané de vacances. Aux États-Unis probablement. Une photo des jours heureux, comme on dit souvent. Un visage radieux que l'on scrute intensément, avec un mélange de fascination et d'effroi. Comment croire que celui que l'on voit ici soit devenu le copilote qui, profitant de l'absence momentanée du commandant de bord, a précipité l'Airbus de la Germanwings et ses 150 passagers - dont lui-même donc -, contre la paroi d'une montagne des Alpes du Sud? Comment est-il possible que ce touriste paisible et ordinaire puisse s'être mué en forcené qui n'a pas hésité à entraîner dans une mort effroyable des femmes, des hommes, des enfants, des bébés dont il avait probablement vu les visages lors de leur installation dans l'appareil? L'incroyable résolution d'Andréas Lubitz, telle qu'elle est diaboliquement révélée par le décryptage de la première boîte noire, nous glace d'horreur. Ce passionné d'aviation de 28 ans était, aux dires de tous ceux qui le connaissaient, "un jeune plutôt normal, toujours poli et amical, bien dans sa vie". Un suicide, dit-on. Oui, mais peut-on donner ce nom à l'acte qui consiste à semer ainsi le chaos dans de telles proportions? En attendant d'en savoir un peu plus sur le Docteur Andréas et Mister Lubitz du vol 4U 9525, un mot ne cesse de tourner dans les têtes: "Warum?". En français: Pourquoi? D.P.

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25 mars 2015 3 25 /03 /mars /2015 20:51
DSCN1129.JPG   Ce qui frappe dans les premières images de lendemain de crash, c'est que précisément il n'y a pas d'images. En tout cas aucune de celles qu'on s'attend à découvrir en pareil cas. Un fragment fumant de réacteur. Un pan de carlingue déchiquetée. Un hublot égaré comme le lorgnon d'un géant maléfique. Non, rien de tout cela ou presque, mais un amas de débris, un saupoudrage de confettis macabres, une poussière de dernier jour sur la Terre, des milliers de points noirs qui furent des êtres vivants avec des sourires, avec des histoires, avec des avenirs. Un peu comme si les sédiments de cette bulle d'humanité low cost, suspendue  l'instant d'avant dans le ciel d'un monde sans frontières et des voyages pour tous, étaient, en un éclair, venus se fondre à jamais au grès rose d'Annot, au calcaire du crétacé et aux marnes bleues de ce versant de Préalpes du Sud soudain devenu, entre Bléone, Ubaye et Verdon, funeste ligne de partage des os.
   Et c'est bien sûr de là que naît l'effroi pour nous tous qui, en "temps normal", aspirés que nous sommes alors par la destination de vacances inscrite sur nos cartes d'embarquement, franchissons la passerelle d'un jet avec ce mélange de légèreté, sinon d'allégresse, et de petit pincement au cœur anticipateur de turbulences redoutées. Les 150 victimes de la tragédie de l'Airbus de Germanwings, près de Barcelonnette, ne changeront évidemment rien à nos habitudes. Nous continuerons à voler vers le soleil, l'oubli supposé des contraintes, les rivages et les visages lointains de l'exotisme ou des retrouvailles.
   L'avion, qu'on le veuille ou non, fait partie de nos vies quotidiennes. Que ce soit à l'heure de prendre place soi-même à bord de l'appareil, d'embrasser les rejetons de la génération Erasmus devant un guichet d'enregistrement ou, plus ludiquement, de lever la tête vers ces poissons d'argent qui fraient aussi dans nos imaginaires. Absurde, "camusien" comme tous les accidents, le mystérieux crash du Barcelone-Düsseldorf vient nous rappeler que le plus sûr des moyens de transport - une vérité qu'un drame, aussi traumatisant soit-il, ne peut remettre en cause - possède aussi, paradoxalement, ce pouvoir d'anéantissement massif qui est en principe l'apanage des faits de guerre.
   Et puis, avouons-le, qui n'a pas songé parfois, en proie au vertige du miracle de la technologie et du "Comment ça tient en l'air?",que le plus surprenant, ce n'est pas que les avions tombent, mais qu'ils puissent voler aussi rapidement et majestueusement? Oui, qui n'a pas été le petit garçon des premières pages du Livre des fuites de Le Clézio (Gallimard, 1969) qui pense "qu'un jour, soudain, sans raison, il y aura cet instant où le long cylindre pâle va éclater en une seule explosion, allumant sur la surface du ciel invisible une tache rouge et or, vulgaire, silencieuse fleur de feu, qui reste là suspendue quelques secondes, puis est effacée, disparaît au milieu de milliers de points noirs"?  D.P.
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Présentation

  • : Le blog de Didier Pobel
  • : L'usage des jours (livres, poésie, voyages, journal, impressions...)
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Texte Libre

Ces révolutions que

nous n'avons pas vu venir

   De retour à Bény, en ce bel hiver de givre, je relis cette carte postale que mon père garde, avec celles des étés précédents, sur le buffet de la cuisine. "Sous le ciel encore chaud de la Tunisie, nous pensons bien à toi. Ici, on ne se croirait pas à la veille de la Toussaint. À bientôt. On t'embrasse". Des mots tout simples, écrits comme toujours à la hâte, au moment de reprendre l'avion. 

   C'était à peine trois mois plus tôt. Du Cap Bon où nous faisions halte, nous avions effectué de cahotants trajets à travers le pays. Le Temple des eaux au pied du djebel Zaghouan. Le site romain de Dougga, pur poème de pierre, de vent et d'oliviers, où Abdallah, notre guide, nous avait imposé une visite pour le moins exhaustive. Les villages poussiéreux où la population s'ennuie sous les palmiers flétris. Les charrettes, les bourricots, les antiques mobylettes. La pauvreté, la dignité et, pensions-nous, la résignation.

     La résignation? Eh oui, même lorsqu'on est le témoin d'un régime sans ambiguïtés, il n'est pas toujours si simple de pressentir l'histoire en marche. Avec le recul, pourtant, il y avait eu des scènes éloquentes. Ces barrages de police un peu partout, justifiés alors par un enlèvement d'enfant. Ce jeune diplômé quêtant quelques dinars dans les majestueuses ruines de Thuburbo Majus et qui se cachait pour aborder les "nantis" que nous étions à ses yeux. Un feu couvait en lui, c'est sûr. Il n'aurait peut-être pas fallu grand-chose pour qu'il parle. Mais nous étions pressés, comme souvent.

     Et, disons-le aussi, la méfiance nous gagnait. Un soir, du côté de la cité viticole de Grombalia, un 4X4 aux vitres fumées avait rattrapé notre "Symbol" de location. Une impression se confirmait: nous étions suivis. Sans doute vaut-il mieux ne pas écrire "journaliste" à la rubrique "profession" sur les fiches de douanes à l'arrivée lorsque, quelques mois plus tôt, on a utilisé le mot "dictature" pour rendre compte de la dernière parodie de réélection présidentielle au palais de Carthage.

     Les touristes européens flânaient dans les souks. Les cornes de gazelles étaient sucrées, le vin gris de Mornag montait à la tête, octobre avait de superbes rousseurs de désert et la tiédeur des plages invitait à fermer à demi les yeux. Que voulez-vous, c'est comme ça: exportées sur place, les plus solides notions de droits de l'homme se dissolvent parfois dans le bleu de la mer...

     Pour notre part, nous aurions dû prêter davantage attention aux ardents regards noirs de toute une jeunesse rivés aux téléphones portables. La "génération Ben Ali dégage!" préparait, dans la retenue, le grand soir arabe. Le fantoche président de fer était encore omniprésent. Piètre sosie d'un acteur de série B aux cheveux teints, posant, la main sur le cœur à chaque coin de rue, dans chaque lieu public, à côté des pubs pour les biscuits "Tigato" et pour les firmes corrompues se partageant le gâteau.

     Et voilà. Maintenant nous sommes au début 2011. Dans l'odeur du jasmin et de la poudre, dans le bruit des youyous et des balles, la Tunisie a fait sa "Révolution Facebook". Bonheur de découvrir ces incroyables images à la télévision qui en rappellent d'autres. À Berlin non plus, nous n'avions rien vu venir en novembre 1989. Pas plus qu'à Bucarest le mois suivant. Pas plus qu'au Caire ces dernières semaines...

     Nous parlons de tout cela, ce soir, dans cette ferme de Bresse où, depuis plus de trois ans, mon père veille seul avec son chien et ses cartes postales. Celle-ci, un peu plus ancienne, a été postée de Louxor: "Le printemps égyptien est doux. De part et d'autre du Nil, des merveilles nous attendent. À bientôt. On t'embrasse". Tout à l'heure, il nous rappellera comment lui aussi a retrouvé un jour la liberté. C'était en janvier 1945. L'armée russe avançait. Les portes du stalag de Silésie où il venait de passer plus de cinq ans s'ouvraient. Il allait encore mettre plus de quatre mois pour traverser, à pied et la faim au ventre, un no man's land de charniers, de ruines et de spectres hagards.

     Mais ceci est une autre histoire, direz-vous. Bien sûr. N'empêche, la Liberté, d'où qu'elle vienne, d'où qu'elle revienne, est la même. Au Nord ou à l'Est hier. Au Sud aujourd'hui. Dans nos sursauts collectifs. Dans nos émois partagés. Par l'étroite fenêtre aussi, parfois, de nos petites perceptions occidentales. D.P.

(Cette chronique a été publiée

dans l'hebdomadaire "Voix de l'Ain",

n° 3433, semaine du 11 au 18 février 2011). 

  

La carte de la gloire,

le territoire de l'oubli

   Le triomphe de Michel Houellebecq nous réjouit. Nous fûmes suffisamment déçus par ses échecs au Goncourt en 1998, avec Les Particules élémentaires, et en 2005, avec La Possibilité d'une île, pour ne pas nous féliciter de sa victoire, lundi dernier, à la troisième "tentative". Et cela d'autant plus que La Carte et le territoire (Flammarion) est un roman, à la fois désenchanté et jubilatoire, qui s'inscrit à merveille dans l'air du temps de ce mois de novembre 2010 où, sous la résignation apparente, se profile une très énergique "extension du domaine de la lutte".
   Le lendemain du prix, nous écoutions l'"heureux"  lauréat, sur France Inter, exhorter les auditeurs à ne jamais baisser les bras. "Ne vous laissez pas emmerder, soyez libres!", clamait-il. Magnifique, Michel! comme dirait Drucker qui ne va sans doute pas tarder à programmer un"Vivement dimanche"  houellebecquien. Il faut dire que ce matin-là, le malicieux écrivain à la paupière lasse comme ses anoraks réussissait une sacrée performance. Il volait carrément la vedette au général de Gaulle dont on célébrait pourtant, un peu partout ailleurs, le quarantième anniversaire de la disparition. Et lorsque l'invité déclara un brin péremptoire: "On n'a pas de devoirs envers son pays, on est des individus, c'est tout!", on a bien cru entendre, en bruit de fond radiophonique, le héros de Colombey se retourner dans sa tombe, pour autant que sa gigantesque stature posthume le lui en laissait le loisir.
   Tant pis pour "l'homme du 18 juin", c'est celui du 8 novembre qui était ici à l'honneur! La gloire est ainsi faite. L'enthousiasme du moment peut balayer d'un insolent revers de manche de parka fripée la majestuosité d'un uniforme. Voilà bien à quoi nous songions en écoutant ce drôle de fan de Jean-Pierre Pernaud et de Julien Lepers nous rappeler que "la France est un hôtel, pas plus".
   Injustice? Affaire de circonstances, c'est tout, évitons les grands mots. D'ailleurs, s'il y en a un qui est déjà rompu aux fatals soubresauts de la renommée, c'est à l'évidence Michel Houellebecq lui-même. "C'est curieux comme les choses changent..." fait-il dire au père de son double, à la page 217 de son opus désormais ceint de la prestigieuse bande rouge. Oui, les choses changent vite et bien malin qui pourrait évaluer la durée du rayonnement de celui qui, il n'y a pas si longtemps encore, était conspué à l'unanimité, ou presque.
   Comment pouvait-on, dans un contexte analogue, ne pas penser, au moment de l'attribution du prix, à un lauréat précédent qui vient de disparaître dans une assez scandaleuse indifférence? Lorsqu'il fut sacré, en 1968, pour Les Fruits de l'hiver, lui aussi capta tous les regards. Lui aussi éclipsa momentanément de Gaulle, avant que la chienlit ne déferle. Lui aussi fit des déclarations brutes de décoffrage. Lui aussi pesta contre les travers de la société du moment. Lui aussi réhabilita l'âme des provinces et des bourgades. Lui aussi fut traité de populiste. Lui aussi aimait les chiens. Lui aussi lorgnait vers l'Irlande. Lui? Il s'appelait Bernard Clavel et il a signé plus de quatre-vingts ouvrages dévorés, loin des chapelles, sinon celles du Jura aux toits de pierre et de bois, par des millions de gens.
  Comprenons-nous bien: il ne s'agit pas de comparer les mérites respectifs du "dépressif" du Gâtinais et du bûcheron franc-comtois. Leurs oeuvres, pas plus que leurs démarches, leurs postures et leurs convictions - quoi que... - n'offrent de vraies similitudes. Qu'on nous permette simplement d'y mieux mesurer, parfois jusqu'au vertige, l'indécent grand écart auquel sont soumises, au fil des ans, ces notions floues que sont, en art, le goût et la reconnaissance, l'emballement et la postérité, le lâchage et la fidélité.
   Allez, terminons par une hypothèse. Et si, un de ces quatre, Michel Houellebecq rédigeait un vibrant éloge de Bernard Clavel? Dans La Carte et le territoire, il rend bien un hommage aussi inattendu sous sa plume que mérité pour l'intéressé, à un autre laissé-pour-compte de l'ingrat monde des Lettres: Jean-Louis Curtis (1917-1995). Curtis avait lui aussi obtenu le Goncourt. C'était en 1947 pour Les Forêts de la nuit. Ces forêts où il rôde aujourd'hui, si loin des splendeurs de chez Drouant, avec Clavel et tant d'autres, avant que l'histoire littéraire ne rende son jugement dernier. Au minimum dans un siècle ou deux, "particules élémentaires" comprises. D.P.
(Cette chronique a été publiée,

dans une version légèrement modifiée,

dans l'hebdomadaire "Voix du Jura",

n° 3452, semaine du 20 au 26 janvier 2011). 

 

Ferrat, Chabrol:

l'émotion consolatrice
   Drôles d'hommages, quand on y pense. Il y a quelques mois, la France, larme printanière à l'oeil et lyrisme aragonien aux lèvres, n'en finissait plus de saluer Jean Ferrat. La télévision nationale, on s'en souvient, n'hésita pas à retransmettre en direct les obsèques de l'"échappé"  ardéchois, un peu à la façon d'une étape de la "Grande boucle" dans un col cévenol. Et les foules bigarrées ne cessent, depuis, de se bousculer dans l'étroit cimetière basaltique, lors d'un fervent ballet qui ne manquerait pas d'agacer le discret compagnon des petites routes et des pensées rebelles.
   C'était en mars dernier, entre les deux tours d'une élection que les "bonnes gens"  boudèrent en une obstination inversement proportionnelle à celle qu'ils insufflèrent dans leur "au revoir" au chantre de La Montagne. Et voici donc qu'un semestre plus tard disparaît Claude Chabrol, sous un concert de louanges et face une émotion, certes pas tout à fait de la dimension de la précédente, mais néanmoins étonnante par son impact à la fois médiatique et intimiste.
   Holà, que se passe-t-il donc pour qu'un pays peu réputé pour aimer ses artistes - c'est un euphémisme - manifeste ainsi, coup sur coup, sa sympathie et son chagrin? Un tel engouement se justifie évidemment, au-delà de la force des couplets ou des films des deux créateurs, par la somme d'admiration et de proximité qu'ils inspiraient, chacun de son côté. Le premier par son insolente tendresse et ses engagements jamais feints. Le second par son observation espiègle et grinçante de la société. Mais sans doute faut-il voir également, dans ces effets conjugués de complicité populaire, des éléments d'ordre plus circonstantiels. L'interprète de Ma Môme et le cinéaste du Boucher, dans des registres répétons-le fort différents, n'en incarnaient pas moins l'un et l'autre, y compris sans doute jusque dans les propres limites de certaines de leurs oeuvres, une honnêteté, un goût du travail bien fait, un attachement à la mémoire et un indéfectible respect des individus. Autant de valeurs, faut-il le rappeler, qui font particulièrement défaut en une époque de cynisme roi, de politique dévoyée, de chasse aux minorités ethniques, de charters vrombissant d'indécence sur le tarmac glissant des campagnes électorales...
   Impossible de réécouter une chanson de Ferrat ou de se "repasser" un film de Chabrol sans s'imprégner des bénéfiques célébrations de la patience, de la malice, de la tolérance et de la liberté. Et puis, avons-le, nous ressentions une vraie consolation à les voir l'un et l'autre, moustache frémissante ou pipe en bouche, parler soupes d'autrefois, vins de terroir et pourfendre en se marrant "les cons qui n'arrêtent pas de voler et les autres de les regarder", cela en une époque où la fumée conviviale, le verre entre amis et l'humour décapant tombent sous le coup de la loi, alors que la "bêtise d'Etat" entache le pays du droit de Roms. 
   Entre "ombre faite humaine" et "oeil de Vichy", entre "amour cerise"  et adultères provinciales, Jean Ferrat et Claude Chabrol étaient tous deux, à leur manière, d'Antraigues à Sardent, d'éloquents refrains en travellings suggestifs, inscrits à l'inventaire de nos monuments historiques familiers. Continuons à nous précipiter pour la visite en groupes de leurs battements de coeur, de leurs ricanements, de leurs univers, de leur exemplarité. Alléluia et Moteur! D.P.

   

 La rentrée littéraire,

quelle vacherie!
 Elle est retrouvée. Quoi? La rentrée littéraire qui n'a, avouons-le, pas grand'chose à voir avec l'éternité rimbaldienne. Les libraires transpirent. Les attachées de presse s'enfièvrent. Les chroniqueurs frottent leurs lunettes et affûtent leur sens critique. Un peu partout on compte, on compare, on spécule. Au juste, 701 romans, dont 497 français, ça fait combien de plus, de moins ou de pile poil pareil que l'année dernière qui, elle-même, etc. Drôle de phénomène bien de chez nous que cette espèce de foire d'automne où l'on remplace les bestiaux par des bouquins et les viriles clameurs des enchères par des maquignonnages autour des prix. Palpez un peu cette Nothomb, vous m'en direz des nouvelles. Et le dernier fleuron de la race Houellebecq, visez-moi cette encolure. 
   S'il y en a une qui ne risque pas de s'offusquer de la métaphore bovine, c'est bien Claudie Gallay. La petite femme aux yeux bleu pervenche, propulsée directement de ses terreuses origines nord-iséroises aux "déferlantes" du succès, a écrit son nouvel opus, L'Amour est une île, (Actes Sud), dans sa bergerie du Charolais. Avec des broutards crème meuglant sous sa fenêtre. Avec un ciel pluvieux comme vache qui pisse. La-bas, du côté de La Clayette et de Semur, il y a les prés sans Saint-Germain. Et les éleveurs, qui tordent leurs casquettes à l'heure d'écorner leurs troupeaux, se fichent de l'embouche romanesque comme de la première litière de leur stabulation.
   Ils ne dévoreront ni Despentes, ni Forest, ni Volodine. Ni Linda Lê, ni Adam, ni Claudel. Et encore moins Breat Easton Ellis et J.M. Cootzee. Pas le temps. Propos un brin savants. Bref, un monde qui n'est pas le leur. Claudie, ce n'est pas pareil. Elle est presque d'ici. Elle cause comme l'ultime épicière du coin qui fait dépôt de pain et de journaux. Pas mince, le compliment.
    Cette fois-ci, c'est vrai, elle s'est embarquée du côté du festival d'Avignon l'année de la grève des intermittents. Evidemment, on s'en fiche un peu sur les rives de la Grosne, de la Guye ou du Grison. Mais sûr, la prochaine fois, elle parlera des gens du cru. A commencer, peut-être, par les habitants de Saint-Ythaire. Saint-Ythaire, c'est entre Bonnay et Curtil-sous-Burnand. 122 âmes en colère contre le projet d'implantation de cinq éoliennes. Un super sujet pour l'écrivain qu'on a même aperçue l'autre soir au "Vingt heures" de TF1.
    Les révoltés de Saint-Ythaire? A moins que ce ne soient les Don Quichotte de Bény. Bény, c'est au coeur de la Bresse, de l'autre côté de la Saône. Là, c'est contre la future Ligne à grande vitesse qu'on se mobilise à coups de calicots et de banderoles accrochés aux barrières des fermes et des villas avec, parfois, des slogans en patois: "LGV, to ka t'nallo!" ("LGV, tu n'as qu'à t'en aller"!).
   Des hélices géantes bientôt essaimées dans le paysage si cher jadis aux abbés de Cluny ou des trains fous écrasant prochainement l'AOC des célèbres volailles aux pattes bleues. Fichue alternative, quand on y pense. D'autant plus que, dans ce décor de pseudo-polar rural, on ne discerne pas la moindre librairie à l'horizon. Alors, dites, où c'est qu'on va les trouver, à Saint-Ythaire, à Bény ou ailleurs, les 701 titres annoncés? Houellebecq a raison: il convient de revoir de toute urgence "La carte et le territoire". Ah! quelle vacherie, par ici, la rentrée littéraire. (Fin août 2010). D.P.

 

Quelques nouvelles de par ici
 
 
    Je vais vous donner un peu des nouvelles de par ici. C'est où par ici? C'est chez moi. Enfin, je veux dire pas loin. A la rigueur juste à côté. Le décor, vous le connaissez. Il y a un village avec son clocher vaguement roman. Le presbytère transformé en gîte rural. L'épicerie où l'on vend des caramels pour les gosses et des asticots pour la pêche. Le calme règne jusqu'au milieu de l'après-midi. C'est à ce moment-là que les tracteurs ramènent les voitures de foin dans les fermes. Les travaux agricoles, cette année, quelle galère: on est passé directement de l'hiver du mois de mai à la canicule du solstice! Vers dix-huit heures, dix-huit heure trente, les gosses font des pirouettes à bécane et les ados, sur la placette, gloussent dans leurs téléphones portables sans jamais déclarer forfait. Ensuite, le boulodrome de fortune prend  doucement des allures de petit G20 provincial.
    Imperturbable, l'employé municipal arrose les fleurs. Ou ce qu'il en reste. Le week-end dernier, des dadais en goguette ont piétiné les terre-pleins. "Saloperie de désoeuvrés!" maugrée Jean en lisant l'entrefilet dans la chronique locale. Jean, c'est le facteur. Après sa tournée, il aime bien prendre un verre. Le seul café qui n'a pas encore baissé rideau aligne trois tables sur le trottoir. Les autres troquets ont tous fermé. Trop de travaux pour se mettre aux normes. En sirotant son panaché, le préposé s'attarde sur le journal du coin. Les décès, les mariages, les naissances, les accidents... Il lit aussi le billet, en haut à gauche de la page 2. Il y a même la photo du chroniqueur qui tient un bouquin dans ses mains. En regardant de près, on découvre le titre et l'auteur. C'est Après beaucoup d'années de Philippe Jaccottet.
    Jaccottet est un immense poète qui vit dans les parages. Mais personne ne le connaît vraiment. Jean s'en fiche. Lui, ce qu'il recherche dans son canard, ce sont les infos pratiques. Ou les échos du conseil municipal. L'annonce des fêtes d'été. Les vide-greniers des alentours. Mais à la Une, il y a cette photo. Un ministre et sa femme "dans la tourmente". Eric et Florence Woerth, ils s'appellent. Pierrot, le patron du café, qui vient faire un brin de causette à Jean, prononce ce nom à sa façon. Il dit "Voerte" et ça sonne un peu comme un hommage aux absinthes verlainiennes d'autrefois. "Tous pareils, hein, y'en a pas un pour racheter l'autre!". Jean, le regard rivé aux résultats du "Mondial" de foot et au classement général du Tour de France, ne répond rien. Ou alors il fait "hum hum" et bien malin qui pourrait comprendre si c'est une approbation ou l'inverse. 
  Rien ne bouge, ou presque. Il y a juste un soupçon d'électricité dans l'air. La grêle est annoncée pour le soir mais, c'est bien connu, "à la météo, ils se trompent tout le temps...". N'empêche, il faut hâter la fenaison. Demain à l'aube, les fourches hydrauliques des colossaux Renault ou John Deere payés à crédit planteront leurs dents dans ces rouleaux herbeux qui, au mitan des parcelles de la PAC, ressemblent aux chignons lavande des aïeules de ce "pays". Ce "pays" qui pleure et qui rit, qui meurt et qui vit. Ce "pays" qui attend les touristes. Ce "pays" en jachère où, dans les villas des lotissements en extension, Internet remplace désormais l'épicier qui faisait jadis sa tournée en klaxonnant à travers des hameaux pleins de vieux taiseux et de chiens tout en gueule. 
  Voilà, ça se passe par ici un jour brûlant de juillet. Plus tard, peut-être, je vous donnerai des nouvelles de par là-bas. C'est où par là-bas? C'est du côté de par ici. Si jamais, un de ces quatre, vous avez l'occasion, arrêtez vous quelques instants, on parlera un peu de Jaccottet. "Faites passer, disait la terre elle-même, ce matin-là, de sa voix qui n'en est pas une. Mais quoi encore? Quelle consigne?" (Juillet 2010). D.P.
 

    

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