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20 septembre 2015 7 20 /09 /septembre /2015 20:20
Photos © D.P.
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Journées du Patrimoine. Bon, allons-y. On frissonne dans les anciennes Prisons Royales. Magnifique édifice bâti à partir de 1739. La foule a des légèretés de sorties familiales. Ce devait être un peu moins drôle lorsqu'y croupissaient réfractaires et contrebandiers. En sortant, on fait quelques pas et on tombe sur cet autre lieu, ignoré des dépliants, lui. Un ancien couvent. Il y en eut quatre au 17e siècle dans cette bourgade, "porte du midi de la Franche-Comté", comme on dit dans les guides. Quatre couvents dont celui-ci joliment baptisé des Annonciades Célestes (1621-1626). La vierge veille au bout du jardin. Les vigoureux restes du cloître nous ouvrent leurs arcades. Et à l'intérieur - a-t-on le droit d'entrer? Bah! rien n'est fermé -, les vestiges des siècles, les strates du passé, les couches superposées de mille vies.
La dernière histoire en date fut celle d'une école privée. D'étage en étage où l'on se hisse par un magistral escalier de pierre polie, ce ne sont que corridors d'ombre et d'abandon, salles alignées dans leur saisissante nudité, anciens dortoirs dont il ne subsiste que patères, lavabos désaffectés et placards fantomatiques. Que deviendront ces dallages magnifiques lorsqu'il faudra faire de la place pour les promoteurs? Et ce piano égaré voué désormais aux seuls doigts mélomanes des araignées? Et, accroché à un mur, près d'un tableau noir maculé de poussière de craie, ce pantin articulé dont nul enfant ne tire les ficelles?
Encore une volée de marches et nous voici au grenier. La charpente est un envoûtement. Les fenestrons grillagés ont passé un pacte secret avec le demi-jour. Des bocaux vides sur des étagères ressemblent aux détails d'une toile de Morandi. Un "cahier de composition" a été oublié lors du déménagement. Bruno C. était élève au CM2 le 4 décembre 19.., date à laquelle il eut à "inventer un conte" en "expression écrite". Voici le début de sa rédaction: "Un jour un garçon d'une famille très pauvre voulut se promener dans la forêt. Il prit un petit sentier et arriva dans un village de lutins".
Avant de repartir, petit crochet par la route des collines qui serpente entre les noyers. Soudain, du vallon, on aperçoit au-dessus d'un muret, une drôle de demeure semblable à une sorte de grand chalet baroque. C'est là où s'était réfugié, dans les années 40, Léon Werth. Werth, le meilleur ami de Saint-Ex, Werth, le dédicataire du Petit Prince. Une vache frotte son museau contre un arbre. Un corbeau crie. L'endroit s'appelle Chantermerle.
De retour à la maison, on rouvre Déposition, le "journal 1940-1944" de Werth (Viviane Hamy, 1992). On s'arrête à la page 67: "Le soir, la plaine de Bresse n'est plus du tout la graisse de la terre. Elle est embrumée : rien n'y est dessiné, rien n'y est plein que la fumée horizontale d'une locomotive. Quant au bourg, on dirait un petit port mélancolique, battu par une mer de brouillard. La tour de l'église est une tache bizarrement noirâtre et tordue". Les mots aussi sont du Patrimoine. Mots d'hier, mots de maintenant. Mots de toujours. D.P.

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18 septembre 2015 5 18 /09 /septembre /2015 22:01

Les journées du Patrimoine? Bientôt ce sera au quotidien. Ce monument historique de la pédagogie qu'est la dictée s'apprête en effet à être célébré chaque jour à l'école. C'est Najat Vallaud-Belkacem qui l'a annoncé hier en présentant les futurs programmes du CP à la troisième. Si l'on ne peut pas lui donner tort dans sa lutte contre l'illettrisme et son combat pour la maîtrise de la langue, on peut s'étonner en revanche de l'étonnant sort qu'a connu la fameuse épreuve d'orthographe tour à tour assimilée, au fil des époques, à un pensum incontournable ou à un rituel ringard. Pour tout dire, on la croyait devenue objet de musée, tout juste bonne à rassembler, façon banquet des anciens, une poignée d'inconditionnels de la règle des participes et des plumes Sergent Major, suspendus à l'énoncé annuel d'un malicieux maître, ouvreur de guillemets et champion des Apostrophes.

Bon, cela dit, on l'aura compris, le retour annoncé de ce napoléonien exercice n'est pas une mauvaise chose en soi. À condition qu'il ne soit plus comme trop souvent jadis un "simple" florilège de pièges. Au diable Mérimée avec ses "cuisseaux de veau" et ses "cuissots de chevreuil"! La dictée de demain, futur pivot d'une pédagogie inscrite dans une époque où le moindre logiciel fait la nique à Bescherelle, se doit avant tout de ne pas être un vulgaire gage offert aux radoteurs du "C'était mieux avant" ou autres nostalgiques du bon vieux certif'. Bref, la dictée de demain se doit de revoir son texte. Un banal retour au passé serait une erreur. Pardon: une faute. D.P.

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18 septembre 2015 5 18 /09 /septembre /2015 13:00
Dans "Voix de l'Ain"
Dans "Voix de l'Ain"

Quelques-uns de mes récents billets publiés dans l'hebdomadaire Voix de l'Ain: "Le geste auguste" (14 août), "Ça peut arriver" (21 août), "Nationale cèpes" (28 août) et "À bonne école" (4 septembre). Ceux qui suivent ("Accueillir", 11 septembre) et "Deux poids, deux mesures", en hommage au dessinateur et graveur Fred Deux, dans le journal en kiosque aujourd'hui, seront lisibles ici prochainement.

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16 septembre 2015 3 16 /09 /septembre /2015 20:41

Je me souviens d'un passant dans la rue qui sifflait sous l'averse Il fait toujours beau quelque part.

Je me souviens d'une femme triste qui chantait L'eau vive lors d'un repas de communiant à la campagne il y a longtemps.

Je me souviens que cette chanson a donné son titre à un film de François Villers d'après Giono.

Je me souviens qu'au lycée le prof de français nous avait fait écouter Bal chez Temporel.

Je me souviens que les paroles étaient d'André Hardellet et que j'ai tout de suite voulu lire plus de choses de lui.

Je me souviens d'avoir chouravé le Guy Béart de Robert Beauvais dans la collection "Poètes d'aujourd'hui" de Seghers.

Je me souviens d'avoir essayé d'apprendre à la guitare "Dans la neige y'avait deux souliers / Dans la neige qui étaient oubliés".

Je me souviens qu'au début je confondais avec Moi, mes souliers de Félix Leclerc.

Je me souviens d'avoir entendu pour la première fois Alphabet au "Palmarès des chansons" et d'avoir tout de suite eu envie de fignoler moi aussi des couplets et des refrains.

Je me souviens, toujours chez Guy Lux, d'avoir ri aux éclats en découvrant Béart chanter Suez en duo avec Raymond Devos, tous deux accompagnés par le grand orchestre de Raymond Lefèvre.

Je me souviens qu'à la fin quand Béart dit "On s'achèterait Panama", Devos l'approuve d'un "Chapeau, chapeau!".

Je me souviens de Jean-Pierre Léaud qui gueule "Allô, allô tu m'entends?" rivé à une cabine téléphonique paumée en pleine cambrousse dans Week-end de Godard.

Je me souviens qu'on ne passait pas Le monsieur et le jeune homme aux heures de grande écoute à la radio.

Je me souviens du début de la chanson "Un monsieur aimait un jeune homme / Surtout ne nous affolons pas / Regardons autour de nous comme / Chaque amour va son propre pas".

Je me souviens de la chute de la chanson qui décoinçait certains sourires: "Un monsieur aimait un jeune homme / Il est si doux d'être papa".

Je me souviens qu'on disait que Le grand chambardement avait annoncé Mai 68.

Je me souviens que je n'avais d'yeux que pour Marie Laforêt lorsque, lascive, elle susurrait "Viens mon cher Frantz" blottie contre son complice.

Je me souviens que "Bienvenue chez Guy Béart", réalisée par Guy Job, était programmée à 20h30 sur la première chaîne.

Je me souviens que lors de la cinquième émission, Béart avait reçu Louis Aragon et Elsa Triolet, mais aussi Simon et Garfunkel, Catherine Sauvage et Avron et Evrard.

Je me souviens que Guy Béart faisait partie des habitués chez les Pompidou quai de Béthune.

Je me souviens qu'il disait qu'il ne faisait pas de politique.

Je me souviens qu'il cognait sur sa guitare comme un forgeron.

Je me souviens qu'il a écrit La Vérité après une conversation avec Anquetil sur le dopage.

Je me souviens d'un débat houleux chez Pivot en 1986 sur le thème "La chanson est-elle un art mineur?"

Je me souviens que Gainsbourg apostropha Béart en lui criant: "Qu'est-ce qu'il dit l'blaireau?".

Je me souviens que Guy Béart était cabotin.

Je me souviens d'avoir croisé Emmanuelle Béart un jour dans la rue et d'avoir fredonné tout bas: "Elle avait, elle avait un chandernagor de classe...".

Et tout de suite après: "C'est le plus beau jou-ou-r de ma vi-i-i-e", alors que je n'avais même pas retrouvé mon chapeau.

Je me souviens de ce vieux monsieur qui souriait à l'hospice quand repassait en boucle "C'est l'espérance folle / qui nous console..."

Je me souviens de "Couleurs vous êtes des larmes". Et de "Couleurs vous êtes des pleurs".

Je me souviens d'avoir appris le décès de Guy Béart au "Treize heures" de France 2 le 16 septembre 2015, jour de la sainte Edith.

Je me souviens qu'il sortait de chez son coiffeur. Ou qu'il y allait.

Je me souviens qu'il y avait ce jour-là une alerte orange "vent et pluie" sur une bonne partie de la France et qu'un peu partout on entendait L'Eau vive. D.P.

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11 septembre 2015 5 11 /09 /septembre /2015 21:01
Douassot était Deux
Douassot était Deux

Fred Deux vient de mourir à 91 ans. Jean Douassot aussi. Les deux ne faisaient qu'un. Fred dessinait et gravait. Jean avait, entre autres, écrit La Gana, magistrale plongée dans le magma de l'origine. Publié en 1958 par Maurice Nadeau, ce livre exceptionnel fut plus récemment réédité par Eric Losfeld, André Dimanche, puis Georges Monti au Temps qu'il fait. Lorsque Nadeau lui rendait visite sur le plateau d'Hauteville, dans l'Ain, où, avec sa compagne Cécile Reims, elle aussi graveur de talent, Deux/Douassot s'était installé dans l'ancienne école de Lacoux, il lui arrivait de s'arrêter à Jujurieux, au pied du Bugey, pour saluer un jeune auteur alors inconnu : un certain Charles Juliet. À noter que le catalogue du Temps qu'il fait propose également, du même auteur, Sortie de secours (2007) et La Perruque, ouvrage paru au printemps dernier. D.P.

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9 septembre 2015 3 09 /09 /septembre /2015 09:49

Samedi dernier, 5 septembre, à 8h30, au micro de Frédéric Pommier.

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7 septembre 2015 1 07 /09 /septembre /2015 21:44
Ô Claire de la Une...

Heureusement que l'info n'était pas encore tombée hier au moment de la conférence de presse de François Hollande, elle était de taille à l'éclipser. Quoi, Claire Chazal virée? Il y a, pesons nos mots - et nos maux -, du séisme dans l'air. Car enfin quoi, l'emblématique présentatrice des JT de fin de semaine de TF1 est un monument national. Avec elle, l'actualité, murmurée à mi-voix, est lisse comme les pages glacées de ces magazines people dont l'estivale cougar des plages a souvent fait les couv'. Les informations qu'elle développe ne sont pas forcément les plus importantes du moment mais au moins sait-on une chose en la regardant, c'est qu'on est dimanche. Ou samedi.

Depuis 1991, Patrick Le Lay et Étienne Mougeotte ont fait d'elle la reine du week-end. C'était l'époque bénie où leur chaîne n'était pas que chronologiquement la première. Auvergnate comme Danielle Gilbert et populaire comme PPDA avec qui elle eut un enfant aussi médiatisé qu'il fut caché, la biographe de Balladur, romancière à ses heures très perdues, a cet art sans façon d'entrer dans les maisons à l'heure des repas pour humer la soupe des Français, histoire de la pimenter tout en douceur d'un grain de sel ou d'un soupçon de Poivre.

Presque un quart de siècle que ça dure. Bah! Il faut bien songer à passer la main ailleurs que dans un impeccable brushing. Surtout lorsque, embusquée derrière des audiences à la peine, la relève est prête. Anne-Claire Coudray, de vingt ans sa cadette, vient d'être installée par Nonce Paolini. dans ce si convoité fauteuil. Pourvu que la remerciée ne la joue pas trop larmoyante. Par les temps qui courent, on peut trouver, en cherchant bien, des migrants au sort encore moins enviable. Quant aux téléspectateurs qui, privés de Claire de la Une pensent que leur chandelle est morte, qu'ils se rassurent. L'identité télévisuelle du septième jour n'a pas dit son dernier mot. Il reste Drucker sur France 2. D.P.

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4 septembre 2015 5 04 /09 /septembre /2015 21:34
Le dormeur du mal

Ce n'est pas un trou de verdure où chante une rivière. Il n'y a pas le soleil de la montagne fière qui luit. Il n'y a pas un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue, et la nuque baignant dans le frais cresson bleu. Et pourtant, pourquoi le taire, c'est au fameux sonnet écrit en hommage au plus paisible des suppliciés que l'on a songé en découvrant, horrifié, ce petit bonhomme qui dort, pâle dans son lit vert où la lumière pleut. Mais oui Aylan est lui aussi un dormeur. Un dormeur qui éveille nos consciences. Aylan, trois ans, est notre dormeur du mal, de ce mal qui s'appelle l'impuissance ou pire encore l'indifférence. Les pieds dans le sable de Bodrum il dort, souriant comme sourirait un enfant malade.

Il nous faudrait un Rimbaud pour dire ce que l'on a ressenti. Il nous faudrait un chant d'amour universel pour clamer: "Nature, berce-le chaudement : il a froid". Il nous faudrait des mots qui se gravent à jamais dans nos mémoires pour qu'on n'oublie jamais la petite victime de la guerre, des salopards de passeurs, du mauvais sort qui fait basculer les trop fragiles embarcations flottant comme des funestes jouets sur l'écume déchaînée devant les parapets de la vieille Europe. Le rafiot d'Aylan, de son frère Galip, de leur maman et de leur père qui les a vus couler s'est, comme tant d'autres, retourné. Et c'est nous qui sommes tout chavirés. Pourvu que cette soudaine compassion ne sombre pas aussi vite qu'elle a surgi. Il en va du sort de cette entité un peu démodée qui s'appelle l'humanité.

Les parfums ne font pas frissonner la narine d'Aylan. Il dort le visage dans l'écume. Tranquille. Mais c'est nous tous qui avons deux trous rouges au côté droit. D.P.

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22 août 2015 6 22 /08 /août /2015 21:30

Avec ses 600 et quelques habitants sans histoire, Frangy-en-Bresse, l'ex-fief de Pierre Joxe, est devenu aujourd'hui l'arène favorite d'Arnaud Montebourg. On n'a pas oublié l'année dernière son coup d'éclat contre Hollande qui lui valut quelques jours plus tard une éviction expresse du gouvernement. Ce dimanche, pour la 43e Fête de la Rose, l'ancien ministre du Redressement a invité son frangin grec en provocation et en arrogance: Yanis Varoufakis. De mémoire de poulet à pattes bleues,on n'a jamais vu pareille effervescence sur les rives de la Seille. Les journalistes déboulent de partout. Les militants sortent leurs bouzoukis. Sur place, on se réjouit ou s'agace, c'est selon. Mais sûr, c'est promis, faute d'ouzo bien frais, on débouchera une cuvée "Frangis" dont l'étiquette sera gravée du mot ΣuropΣ avec des "Σ" à la place des "e". Il n'est pas tout à fait certain que le pays de Tsipras se portera mieux après, et la France non plus - quant à l'Europe... -, mais ce coin de Bourgogne du nord aura gagné une petite notoriété supplémentaire. Et l'homme à la marinière quelques instants de gloire dont il espère bien créditer un avenir politique qu'il projette au plus haut niveau. À noter que certains, dans le coin, ne se déplaceront pas. Faut les comprendre, y'a un petit cirque sympa qui s'est récemment produit pas loin. D.P.

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21 août 2015 5 21 /08 /août /2015 21:23
Photos © D.P.
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Nuit d'août propice aux toiles filantes... C'est vrai, on pourrait s'y tromper, la première de ces photos aurait pu être prise en pleine obscurité. Mais non, il n'en est rien. Juste un jeu avec l'ombre d'un tronc d'arbre en fin d'après-midi, au cours d'une promenade dans ce Revermont qui était cher au poète Jean-Claude Pirotte, et que j'aime tant. C'était jeudi à proximité du château d'Andelot-les-Saint-Amour et de la fontaine miraculeuse de L'Aubépin. D.P.

"l'araignée se réveille / et se met à attendre / un frisson de ses toile" (J.-C. Pirotte, Revermont, Le Temps qu'il fait, 2008.
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Présentation

  • : Le blog de Didier Pobel
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Texte Libre

Ces révolutions que

nous n'avons pas vu venir

   De retour à Bény, en ce bel hiver de givre, je relis cette carte postale que mon père garde, avec celles des étés précédents, sur le buffet de la cuisine. "Sous le ciel encore chaud de la Tunisie, nous pensons bien à toi. Ici, on ne se croirait pas à la veille de la Toussaint. À bientôt. On t'embrasse". Des mots tout simples, écrits comme toujours à la hâte, au moment de reprendre l'avion. 

   C'était à peine trois mois plus tôt. Du Cap Bon où nous faisions halte, nous avions effectué de cahotants trajets à travers le pays. Le Temple des eaux au pied du djebel Zaghouan. Le site romain de Dougga, pur poème de pierre, de vent et d'oliviers, où Abdallah, notre guide, nous avait imposé une visite pour le moins exhaustive. Les villages poussiéreux où la population s'ennuie sous les palmiers flétris. Les charrettes, les bourricots, les antiques mobylettes. La pauvreté, la dignité et, pensions-nous, la résignation.

     La résignation? Eh oui, même lorsqu'on est le témoin d'un régime sans ambiguïtés, il n'est pas toujours si simple de pressentir l'histoire en marche. Avec le recul, pourtant, il y avait eu des scènes éloquentes. Ces barrages de police un peu partout, justifiés alors par un enlèvement d'enfant. Ce jeune diplômé quêtant quelques dinars dans les majestueuses ruines de Thuburbo Majus et qui se cachait pour aborder les "nantis" que nous étions à ses yeux. Un feu couvait en lui, c'est sûr. Il n'aurait peut-être pas fallu grand-chose pour qu'il parle. Mais nous étions pressés, comme souvent.

     Et, disons-le aussi, la méfiance nous gagnait. Un soir, du côté de la cité viticole de Grombalia, un 4X4 aux vitres fumées avait rattrapé notre "Symbol" de location. Une impression se confirmait: nous étions suivis. Sans doute vaut-il mieux ne pas écrire "journaliste" à la rubrique "profession" sur les fiches de douanes à l'arrivée lorsque, quelques mois plus tôt, on a utilisé le mot "dictature" pour rendre compte de la dernière parodie de réélection présidentielle au palais de Carthage.

     Les touristes européens flânaient dans les souks. Les cornes de gazelles étaient sucrées, le vin gris de Mornag montait à la tête, octobre avait de superbes rousseurs de désert et la tiédeur des plages invitait à fermer à demi les yeux. Que voulez-vous, c'est comme ça: exportées sur place, les plus solides notions de droits de l'homme se dissolvent parfois dans le bleu de la mer...

     Pour notre part, nous aurions dû prêter davantage attention aux ardents regards noirs de toute une jeunesse rivés aux téléphones portables. La "génération Ben Ali dégage!" préparait, dans la retenue, le grand soir arabe. Le fantoche président de fer était encore omniprésent. Piètre sosie d'un acteur de série B aux cheveux teints, posant, la main sur le cœur à chaque coin de rue, dans chaque lieu public, à côté des pubs pour les biscuits "Tigato" et pour les firmes corrompues se partageant le gâteau.

     Et voilà. Maintenant nous sommes au début 2011. Dans l'odeur du jasmin et de la poudre, dans le bruit des youyous et des balles, la Tunisie a fait sa "Révolution Facebook". Bonheur de découvrir ces incroyables images à la télévision qui en rappellent d'autres. À Berlin non plus, nous n'avions rien vu venir en novembre 1989. Pas plus qu'à Bucarest le mois suivant. Pas plus qu'au Caire ces dernières semaines...

     Nous parlons de tout cela, ce soir, dans cette ferme de Bresse où, depuis plus de trois ans, mon père veille seul avec son chien et ses cartes postales. Celle-ci, un peu plus ancienne, a été postée de Louxor: "Le printemps égyptien est doux. De part et d'autre du Nil, des merveilles nous attendent. À bientôt. On t'embrasse". Tout à l'heure, il nous rappellera comment lui aussi a retrouvé un jour la liberté. C'était en janvier 1945. L'armée russe avançait. Les portes du stalag de Silésie où il venait de passer plus de cinq ans s'ouvraient. Il allait encore mettre plus de quatre mois pour traverser, à pied et la faim au ventre, un no man's land de charniers, de ruines et de spectres hagards.

     Mais ceci est une autre histoire, direz-vous. Bien sûr. N'empêche, la Liberté, d'où qu'elle vienne, d'où qu'elle revienne, est la même. Au Nord ou à l'Est hier. Au Sud aujourd'hui. Dans nos sursauts collectifs. Dans nos émois partagés. Par l'étroite fenêtre aussi, parfois, de nos petites perceptions occidentales. D.P.

(Cette chronique a été publiée

dans l'hebdomadaire "Voix de l'Ain",

n° 3433, semaine du 11 au 18 février 2011). 

  

La carte de la gloire,

le territoire de l'oubli

   Le triomphe de Michel Houellebecq nous réjouit. Nous fûmes suffisamment déçus par ses échecs au Goncourt en 1998, avec Les Particules élémentaires, et en 2005, avec La Possibilité d'une île, pour ne pas nous féliciter de sa victoire, lundi dernier, à la troisième "tentative". Et cela d'autant plus que La Carte et le territoire (Flammarion) est un roman, à la fois désenchanté et jubilatoire, qui s'inscrit à merveille dans l'air du temps de ce mois de novembre 2010 où, sous la résignation apparente, se profile une très énergique "extension du domaine de la lutte".
   Le lendemain du prix, nous écoutions l'"heureux"  lauréat, sur France Inter, exhorter les auditeurs à ne jamais baisser les bras. "Ne vous laissez pas emmerder, soyez libres!", clamait-il. Magnifique, Michel! comme dirait Drucker qui ne va sans doute pas tarder à programmer un"Vivement dimanche"  houellebecquien. Il faut dire que ce matin-là, le malicieux écrivain à la paupière lasse comme ses anoraks réussissait une sacrée performance. Il volait carrément la vedette au général de Gaulle dont on célébrait pourtant, un peu partout ailleurs, le quarantième anniversaire de la disparition. Et lorsque l'invité déclara un brin péremptoire: "On n'a pas de devoirs envers son pays, on est des individus, c'est tout!", on a bien cru entendre, en bruit de fond radiophonique, le héros de Colombey se retourner dans sa tombe, pour autant que sa gigantesque stature posthume le lui en laissait le loisir.
   Tant pis pour "l'homme du 18 juin", c'est celui du 8 novembre qui était ici à l'honneur! La gloire est ainsi faite. L'enthousiasme du moment peut balayer d'un insolent revers de manche de parka fripée la majestuosité d'un uniforme. Voilà bien à quoi nous songions en écoutant ce drôle de fan de Jean-Pierre Pernaud et de Julien Lepers nous rappeler que "la France est un hôtel, pas plus".
   Injustice? Affaire de circonstances, c'est tout, évitons les grands mots. D'ailleurs, s'il y en a un qui est déjà rompu aux fatals soubresauts de la renommée, c'est à l'évidence Michel Houellebecq lui-même. "C'est curieux comme les choses changent..." fait-il dire au père de son double, à la page 217 de son opus désormais ceint de la prestigieuse bande rouge. Oui, les choses changent vite et bien malin qui pourrait évaluer la durée du rayonnement de celui qui, il n'y a pas si longtemps encore, était conspué à l'unanimité, ou presque.
   Comment pouvait-on, dans un contexte analogue, ne pas penser, au moment de l'attribution du prix, à un lauréat précédent qui vient de disparaître dans une assez scandaleuse indifférence? Lorsqu'il fut sacré, en 1968, pour Les Fruits de l'hiver, lui aussi capta tous les regards. Lui aussi éclipsa momentanément de Gaulle, avant que la chienlit ne déferle. Lui aussi fit des déclarations brutes de décoffrage. Lui aussi pesta contre les travers de la société du moment. Lui aussi réhabilita l'âme des provinces et des bourgades. Lui aussi fut traité de populiste. Lui aussi aimait les chiens. Lui aussi lorgnait vers l'Irlande. Lui? Il s'appelait Bernard Clavel et il a signé plus de quatre-vingts ouvrages dévorés, loin des chapelles, sinon celles du Jura aux toits de pierre et de bois, par des millions de gens.
  Comprenons-nous bien: il ne s'agit pas de comparer les mérites respectifs du "dépressif" du Gâtinais et du bûcheron franc-comtois. Leurs oeuvres, pas plus que leurs démarches, leurs postures et leurs convictions - quoi que... - n'offrent de vraies similitudes. Qu'on nous permette simplement d'y mieux mesurer, parfois jusqu'au vertige, l'indécent grand écart auquel sont soumises, au fil des ans, ces notions floues que sont, en art, le goût et la reconnaissance, l'emballement et la postérité, le lâchage et la fidélité.
   Allez, terminons par une hypothèse. Et si, un de ces quatre, Michel Houellebecq rédigeait un vibrant éloge de Bernard Clavel? Dans La Carte et le territoire, il rend bien un hommage aussi inattendu sous sa plume que mérité pour l'intéressé, à un autre laissé-pour-compte de l'ingrat monde des Lettres: Jean-Louis Curtis (1917-1995). Curtis avait lui aussi obtenu le Goncourt. C'était en 1947 pour Les Forêts de la nuit. Ces forêts où il rôde aujourd'hui, si loin des splendeurs de chez Drouant, avec Clavel et tant d'autres, avant que l'histoire littéraire ne rende son jugement dernier. Au minimum dans un siècle ou deux, "particules élémentaires" comprises. D.P.
(Cette chronique a été publiée,

dans une version légèrement modifiée,

dans l'hebdomadaire "Voix du Jura",

n° 3452, semaine du 20 au 26 janvier 2011). 

 

Ferrat, Chabrol:

l'émotion consolatrice
   Drôles d'hommages, quand on y pense. Il y a quelques mois, la France, larme printanière à l'oeil et lyrisme aragonien aux lèvres, n'en finissait plus de saluer Jean Ferrat. La télévision nationale, on s'en souvient, n'hésita pas à retransmettre en direct les obsèques de l'"échappé"  ardéchois, un peu à la façon d'une étape de la "Grande boucle" dans un col cévenol. Et les foules bigarrées ne cessent, depuis, de se bousculer dans l'étroit cimetière basaltique, lors d'un fervent ballet qui ne manquerait pas d'agacer le discret compagnon des petites routes et des pensées rebelles.
   C'était en mars dernier, entre les deux tours d'une élection que les "bonnes gens"  boudèrent en une obstination inversement proportionnelle à celle qu'ils insufflèrent dans leur "au revoir" au chantre de La Montagne. Et voici donc qu'un semestre plus tard disparaît Claude Chabrol, sous un concert de louanges et face une émotion, certes pas tout à fait de la dimension de la précédente, mais néanmoins étonnante par son impact à la fois médiatique et intimiste.
   Holà, que se passe-t-il donc pour qu'un pays peu réputé pour aimer ses artistes - c'est un euphémisme - manifeste ainsi, coup sur coup, sa sympathie et son chagrin? Un tel engouement se justifie évidemment, au-delà de la force des couplets ou des films des deux créateurs, par la somme d'admiration et de proximité qu'ils inspiraient, chacun de son côté. Le premier par son insolente tendresse et ses engagements jamais feints. Le second par son observation espiègle et grinçante de la société. Mais sans doute faut-il voir également, dans ces effets conjugués de complicité populaire, des éléments d'ordre plus circonstantiels. L'interprète de Ma Môme et le cinéaste du Boucher, dans des registres répétons-le fort différents, n'en incarnaient pas moins l'un et l'autre, y compris sans doute jusque dans les propres limites de certaines de leurs oeuvres, une honnêteté, un goût du travail bien fait, un attachement à la mémoire et un indéfectible respect des individus. Autant de valeurs, faut-il le rappeler, qui font particulièrement défaut en une époque de cynisme roi, de politique dévoyée, de chasse aux minorités ethniques, de charters vrombissant d'indécence sur le tarmac glissant des campagnes électorales...
   Impossible de réécouter une chanson de Ferrat ou de se "repasser" un film de Chabrol sans s'imprégner des bénéfiques célébrations de la patience, de la malice, de la tolérance et de la liberté. Et puis, avons-le, nous ressentions une vraie consolation à les voir l'un et l'autre, moustache frémissante ou pipe en bouche, parler soupes d'autrefois, vins de terroir et pourfendre en se marrant "les cons qui n'arrêtent pas de voler et les autres de les regarder", cela en une époque où la fumée conviviale, le verre entre amis et l'humour décapant tombent sous le coup de la loi, alors que la "bêtise d'Etat" entache le pays du droit de Roms. 
   Entre "ombre faite humaine" et "oeil de Vichy", entre "amour cerise"  et adultères provinciales, Jean Ferrat et Claude Chabrol étaient tous deux, à leur manière, d'Antraigues à Sardent, d'éloquents refrains en travellings suggestifs, inscrits à l'inventaire de nos monuments historiques familiers. Continuons à nous précipiter pour la visite en groupes de leurs battements de coeur, de leurs ricanements, de leurs univers, de leur exemplarité. Alléluia et Moteur! D.P.

   

 La rentrée littéraire,

quelle vacherie!
 Elle est retrouvée. Quoi? La rentrée littéraire qui n'a, avouons-le, pas grand'chose à voir avec l'éternité rimbaldienne. Les libraires transpirent. Les attachées de presse s'enfièvrent. Les chroniqueurs frottent leurs lunettes et affûtent leur sens critique. Un peu partout on compte, on compare, on spécule. Au juste, 701 romans, dont 497 français, ça fait combien de plus, de moins ou de pile poil pareil que l'année dernière qui, elle-même, etc. Drôle de phénomène bien de chez nous que cette espèce de foire d'automne où l'on remplace les bestiaux par des bouquins et les viriles clameurs des enchères par des maquignonnages autour des prix. Palpez un peu cette Nothomb, vous m'en direz des nouvelles. Et le dernier fleuron de la race Houellebecq, visez-moi cette encolure. 
   S'il y en a une qui ne risque pas de s'offusquer de la métaphore bovine, c'est bien Claudie Gallay. La petite femme aux yeux bleu pervenche, propulsée directement de ses terreuses origines nord-iséroises aux "déferlantes" du succès, a écrit son nouvel opus, L'Amour est une île, (Actes Sud), dans sa bergerie du Charolais. Avec des broutards crème meuglant sous sa fenêtre. Avec un ciel pluvieux comme vache qui pisse. La-bas, du côté de La Clayette et de Semur, il y a les prés sans Saint-Germain. Et les éleveurs, qui tordent leurs casquettes à l'heure d'écorner leurs troupeaux, se fichent de l'embouche romanesque comme de la première litière de leur stabulation.
   Ils ne dévoreront ni Despentes, ni Forest, ni Volodine. Ni Linda Lê, ni Adam, ni Claudel. Et encore moins Breat Easton Ellis et J.M. Cootzee. Pas le temps. Propos un brin savants. Bref, un monde qui n'est pas le leur. Claudie, ce n'est pas pareil. Elle est presque d'ici. Elle cause comme l'ultime épicière du coin qui fait dépôt de pain et de journaux. Pas mince, le compliment.
    Cette fois-ci, c'est vrai, elle s'est embarquée du côté du festival d'Avignon l'année de la grève des intermittents. Evidemment, on s'en fiche un peu sur les rives de la Grosne, de la Guye ou du Grison. Mais sûr, la prochaine fois, elle parlera des gens du cru. A commencer, peut-être, par les habitants de Saint-Ythaire. Saint-Ythaire, c'est entre Bonnay et Curtil-sous-Burnand. 122 âmes en colère contre le projet d'implantation de cinq éoliennes. Un super sujet pour l'écrivain qu'on a même aperçue l'autre soir au "Vingt heures" de TF1.
    Les révoltés de Saint-Ythaire? A moins que ce ne soient les Don Quichotte de Bény. Bény, c'est au coeur de la Bresse, de l'autre côté de la Saône. Là, c'est contre la future Ligne à grande vitesse qu'on se mobilise à coups de calicots et de banderoles accrochés aux barrières des fermes et des villas avec, parfois, des slogans en patois: "LGV, to ka t'nallo!" ("LGV, tu n'as qu'à t'en aller"!).
   Des hélices géantes bientôt essaimées dans le paysage si cher jadis aux abbés de Cluny ou des trains fous écrasant prochainement l'AOC des célèbres volailles aux pattes bleues. Fichue alternative, quand on y pense. D'autant plus que, dans ce décor de pseudo-polar rural, on ne discerne pas la moindre librairie à l'horizon. Alors, dites, où c'est qu'on va les trouver, à Saint-Ythaire, à Bény ou ailleurs, les 701 titres annoncés? Houellebecq a raison: il convient de revoir de toute urgence "La carte et le territoire". Ah! quelle vacherie, par ici, la rentrée littéraire. (Fin août 2010). D.P.

 

Quelques nouvelles de par ici
 
 
    Je vais vous donner un peu des nouvelles de par ici. C'est où par ici? C'est chez moi. Enfin, je veux dire pas loin. A la rigueur juste à côté. Le décor, vous le connaissez. Il y a un village avec son clocher vaguement roman. Le presbytère transformé en gîte rural. L'épicerie où l'on vend des caramels pour les gosses et des asticots pour la pêche. Le calme règne jusqu'au milieu de l'après-midi. C'est à ce moment-là que les tracteurs ramènent les voitures de foin dans les fermes. Les travaux agricoles, cette année, quelle galère: on est passé directement de l'hiver du mois de mai à la canicule du solstice! Vers dix-huit heures, dix-huit heure trente, les gosses font des pirouettes à bécane et les ados, sur la placette, gloussent dans leurs téléphones portables sans jamais déclarer forfait. Ensuite, le boulodrome de fortune prend  doucement des allures de petit G20 provincial.
    Imperturbable, l'employé municipal arrose les fleurs. Ou ce qu'il en reste. Le week-end dernier, des dadais en goguette ont piétiné les terre-pleins. "Saloperie de désoeuvrés!" maugrée Jean en lisant l'entrefilet dans la chronique locale. Jean, c'est le facteur. Après sa tournée, il aime bien prendre un verre. Le seul café qui n'a pas encore baissé rideau aligne trois tables sur le trottoir. Les autres troquets ont tous fermé. Trop de travaux pour se mettre aux normes. En sirotant son panaché, le préposé s'attarde sur le journal du coin. Les décès, les mariages, les naissances, les accidents... Il lit aussi le billet, en haut à gauche de la page 2. Il y a même la photo du chroniqueur qui tient un bouquin dans ses mains. En regardant de près, on découvre le titre et l'auteur. C'est Après beaucoup d'années de Philippe Jaccottet.
    Jaccottet est un immense poète qui vit dans les parages. Mais personne ne le connaît vraiment. Jean s'en fiche. Lui, ce qu'il recherche dans son canard, ce sont les infos pratiques. Ou les échos du conseil municipal. L'annonce des fêtes d'été. Les vide-greniers des alentours. Mais à la Une, il y a cette photo. Un ministre et sa femme "dans la tourmente". Eric et Florence Woerth, ils s'appellent. Pierrot, le patron du café, qui vient faire un brin de causette à Jean, prononce ce nom à sa façon. Il dit "Voerte" et ça sonne un peu comme un hommage aux absinthes verlainiennes d'autrefois. "Tous pareils, hein, y'en a pas un pour racheter l'autre!". Jean, le regard rivé aux résultats du "Mondial" de foot et au classement général du Tour de France, ne répond rien. Ou alors il fait "hum hum" et bien malin qui pourrait comprendre si c'est une approbation ou l'inverse. 
  Rien ne bouge, ou presque. Il y a juste un soupçon d'électricité dans l'air. La grêle est annoncée pour le soir mais, c'est bien connu, "à la météo, ils se trompent tout le temps...". N'empêche, il faut hâter la fenaison. Demain à l'aube, les fourches hydrauliques des colossaux Renault ou John Deere payés à crédit planteront leurs dents dans ces rouleaux herbeux qui, au mitan des parcelles de la PAC, ressemblent aux chignons lavande des aïeules de ce "pays". Ce "pays" qui pleure et qui rit, qui meurt et qui vit. Ce "pays" qui attend les touristes. Ce "pays" en jachère où, dans les villas des lotissements en extension, Internet remplace désormais l'épicier qui faisait jadis sa tournée en klaxonnant à travers des hameaux pleins de vieux taiseux et de chiens tout en gueule. 
  Voilà, ça se passe par ici un jour brûlant de juillet. Plus tard, peut-être, je vous donnerai des nouvelles de par là-bas. C'est où par là-bas? C'est du côté de par ici. Si jamais, un de ces quatre, vous avez l'occasion, arrêtez vous quelques instants, on parlera un peu de Jaccottet. "Faites passer, disait la terre elle-même, ce matin-là, de sa voix qui n'en est pas une. Mais quoi encore? Quelle consigne?" (Juillet 2010). D.P.
 

    

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