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11 février 2011 5 11 /02 /février /2011 21:56

 France Info - Moubarak chassé par la "Révolution du Nil"

11 février 2011. Dix-huit heures en Egypte. Dix-sept heures en France. Soudain, une puissante clameur monte de la place Tahrir, au Caire. Hosni Moubarak a "dégagé"! Un moment historique. Comme à Tunis le 14 janvier dernier. Comme à Berlin quand le mur s'est ouvert le 9 novembre 1989.
   Emotion. Frisson. Silence. Place au poème. Celui qu'on lira ci-dessous est signé de Ahmed Fouad Nedjm, né en 1929, connu pour ses écrits révolutionnaires et pour ses critiques virulentes du pouvoir dans son pays et, plus généralement, des chefs arabes, ce qui lui a coûté 18 ans de prison. Il fut particulièrement actif ces derniers jours pour réclamer le départ du "raïs".
 


   "(...) Nous avons été au bout de la souffrance.
   A présent nous savons qui cause nos blessures,
   nous nous sommes reconnus et nous sommes rassemblés,
   ouvriers, paysans et étudiants ;
   notre heure a sonné et nous nous sommes engagés
   sur un chemin sans retour.
   La victoire est à la portée de nos mains,
   la victoire point à l’horizon de nos yeux".

 
   Un salut également à un grand écrivain d'origine égyptienne qui vécut, soixante années durant, dans la même chambre de l'hôtel de "La Louisiane", rue de Seine, à Paris. Il est mort le 22 juin 2008. Trop tôt pour vivre "en direct"  les événements de ces dernières semaines. On aurait évidemment aimé entendre la voix d'Albert Cossery - car c'est de lui qu'il s'agit, évidemment - au moment où s'écroule une dictature de trente années.
   Voici, néanmoins, un extrait de l'un de ses récents romans, La Maison de la mort certaine (Joëlle Losfeld, 1994). A chacun d'y trouver les résonances qu'il croit percevoir:
 
"La maison s’écroulera sur nous, dit Abdel Al. Mais nous sommes nombreux. Elle ne tuera pas tout le monde. Le peuple vivra et saura venger tous les autres.
Si Khalil écoute cette voix qui monte dans la nuit, c’est la voix d’un peuple qui va bientôt l’étrangler. Chaque minute qui passe le sépare de son ancienne vie. L’avenir est plein de cris, l’avenir est plein de révoltes. Comment endiguer ce fleuve débordant qui va submerger les villes? Si Khalil imagine la maison effondrée sous la poussière des décombres, il voit les vivants apparaîtrent parmi les morts. Car il ne seront pas tous morts. Il faudra compter avec eux, lorsqu’ils se lèveront avec leurs visages sanglants et leurs yeux de vengeance".

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10 février 2011 4 10 /02 /février /2011 23:49

    Il y a des soirs où on ne sait plus à quel média se vouer. Tenez, ce jeudi, par exemple, pas question de rater Nicolas Sarkozy face à son panel de Français. Avec un Jean-Pierre Pernaut en "Monsieur Loyal", c'est l'assurance d'avoir affaire tout à la fois à "L'almanach des régions" et à "Combien ça coûte?". Oui mais voilà. Au moment même où le spectacle de politique-réalité se déroulait dans nos salons, l'histoire s'accélérait en Egypte. Alors on fait quoi dans ces cas-là? Eh bien on allume la radio. Un oeil sur le petit écran, une oreille vers le poste. Il ne s'en est pas fallu de beaucoup pour que la schizophrénie nous rattrape.
   Chez nous, où on aurait juré que TF1 avait inventé un nouveau concept directement inspiré d'une collection de livres à succès, le chef de l'Etat passait en revue "Les grands problèmes de société pour les Nuls". Parallèlement, là-bas, sur les rives du Nil, le vieux chef presque déchu faisait à son peuple le coup du "Je pars mais je reste". Vertigineux chassé-croisé. En France, Sarkozy, promettant une fois de plus de tout régler, se gargarisait de "vérité" et de "bon sens"  pendant que les téléspectateurs regardaient leur montre. En Egypte, son homologue annonçait que, sans démissionner, il cédait le pouvoir au vice-président, alors que la colère de la foule montait place Tahrir.

   Combien étions-nous ainsi à suivre les deux "programmes" comme des compétitions sportives? A tel point, d'ailleurs que, en fin d'émission, TF1 a enclenché un court "direct"  avec Le Caire. Ca tombait bien: sur ce sujet-là aussi, l'invité avait un avis. Du coup, on pouvait éteindre la radio avec, tout de même, à l'esprit, un vague sentiment de frustration.
   Pas sûr qu'il l'ait fait exprès, mais le "raïs" a sacrément concurrencé Nicolas Sarkozy. A un moment, l'un des deux a reconnu: "Vous avez raison, on va changer les choses". Plus tard, quelqu'un a ajouté: "Je vais continuer à assumer mes responsablités". Mais impossible, avec le recul, de pouvoir dire qui a dit quoi. Reste que si maintenant on sait où va la France, on aimerait bien comprendre où en est exactement l'Egypte. Ah! si seulement Pernaud pouvait aller interviewer Moubarak... D.P.

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9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 21:27

   On avait perdu de vue le débat sur l'Identité nationale. On pensait qu'il s'était envolé à tout jamais pour une destination lointaine. Eh bien non. Le voilà qui fait son come-back. Car oui, c'est bien, en quelque sorte, ce vieux concept "bessonien"  qui vient de resurgir sur le tarmac de la moralisation de la vie publique.

   La France? C'est beau comme du Péguy ou du Barrès. Plus question pour nos ministres de s'adonner à quelque exotisme de mauvais aloi. Comme Michèle Alliot-Marie avant lui, François Fillon a dû, d'une voix grave, s'expliquer ce mercredi sur ses vacances au diable. Promis, juré, la prochaine fois, sauf autorisation expresse, ils resteront chez eux.

"MAM"  DSCN8252.JPGa déjà avoué un penchant pour la Dordogne, mais il y a des merveilles partout. Quelques petits malins ont bien l'intention d'exploiter le filon (avec un seul "l"). C'est déjà le cas de Martin Malvy. L'ironique président PS de la région Midi-Pyrénées, endossant la coiffe locale des responsables de syndicats d'initiative, lance une vaste invitation républicaine à séjourner sous ses doux cieux.

   Après les récentes péripéties aériennes en haut lieu, on devrait applaudir à une telle résolution. Sauf qu'on peut se demander s'il n'est pas excessif de passer ainsi d'un extrême à l'autre. Car enfin quoi, si les membres du gouvernement deviennent les seuls parmi nos concitoyens à se voir imposer leur pays de villégiatures, avouez qu'on marche un peu sur la tête. Ce serait tellement mieux si on avait un tantinet le sens de la mesure, du dosage, bref de l'intelligence. Pourquoi pas, tant qu'on y est, sommer tous les ministres de visiter actuellement l'exposition consacrée à l'ex-paquebot "France" au Musée de la Marine? Ou de leur interdire de (re)lire L'Etranger de Camus au profit de l'album des "Plus beaux villages de France"?

   Le président de la République aura l'occasion de détailler ce jeudi soir, au cours de son grand oral à la télévision, tout le bien qu'il pense de ce "virage nationaliste"  réclamé par ses soins. Un principe qui s'appliquera, répétons-le, à tout son entourage. A l'exception, toutefois, de l'un de ses "amis". Un certain Dominique Strauss-Kahn qui, à en croire son épouse, s'ennuie un peu dans son exil. Lui, s'il pouvait rester le plus longtemps possible "en vacances" de l'autre côté de l'océan, ce ne serait pas si mal. C'est en tout cas ce que doit penser Nicolas Sarkozy. D.P.

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8 février 2011 2 08 /02 /février /2011 20:48

   Avec toutes ces histoires d'avions privés qui n'en finissent pas de se mordre la queue et les ailes, les passagers du gouvernement, y compris désormais le chef d'escadrille de Matignon, prouvent au moins une chose: c'est qu'ils ne manquent pas d'air. Et qu'ils savent, eux, passer leurs vacances en bonne(s) compagnie(s).

   Certes, le cas de François Fillon, qui a accepté "par courtoisie"  l'invitation de Moubarak, n'est pas tout à fait le même que celui de la ministre des Affaires étrangères. A Noël, l'Egypte était encore calme, contrairement à la Tunisie de "MAM". N'empêche, à quelques nuances près, c'est bien au syndrome "Yacht de Bolloré", né au lendemain de l'élection présidentielle, que nos élites ne cessent de mettre le turbopropolseur. Et de façon plus choquante encore en temps de crise.

   Après les nouvelles révélations du Canard Enchaîné concernant le Premier ministre, une question brûle désormais toutes les lèvres: à qui le tour? Une chose est sûre. Pour son intervention, jeudi soir, face aux Français, Nicolas Sarkozy, l'oeil sur l'altimètre des sondages, s'était sans doute préparé à affronter des turbulences. Mais c'est carrément d'un gilet de sauvetage dont devra se munir le commandant de bord élyséen qui affichait jadis, comme seul plan de vol citoyen, une "République irréprochable". D.P.

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7 février 2011 1 07 /02 /février /2011 20:28

DSCN8250.JPG     Elle était née en Egypte, là même où - émouvante coïncidence - tous nos regards sont actuellement tournés. Ce qu'elle aimait dans ce pays où elle avait peu vécu, c'était la lumière, les parfums, les strates de l'histoire et des civilisations. C'était le peuple aussi, bien sûr.

A-t-elle eu le temps de "mettre des mots"  sur ce qui se passe là-bas ces jours-ci, avant de disparaître dimanche à Paris, à l'âge de 90 ans? Qu'importe, puisque toute son oeuvre est, à sa manière, un hymne à l'humanisme et à la souveraineté des gens simples, doublé d'une dénonciation des injustices, de la violence et des impostures. En témoigne tout particulièrement son roman La Maison sans racines (Flammarion, 1985), empreint des meurtrissures de la guerre civile au Liban, terre d'origine de sa famille.
   Partagée entre Orient et Occident, Andrée Chédid, qui fit paraître dès 1949 ses premiers textes à Paris, sa ville d'adoption, sera restée sans relâche à l'écoute des voix du monde. Que ce soit à travers ses poèmes - son registre de prédilection -, ses fictions, son théâtre ou ses textes pour la jeunesse, l'auteur de Prendre corps (G.L.M., 1973), d'Epreuve du vivant (Flammarion, 1983) ou de Territoire du souffle (id., 1999) a très vite su imposer une parole étrangement naturelle et limpide, en un siècle où il fut parfois de bon ton de sacrifier le lyrisme et la sensualité sur l'autel des jeux savants de la linguistique.

   Ce qui importait à ses yeux, c'était de s'exprimer au sein de la multitude, de partager, de transmettre. Non pas des leçons, ni des certitudes, mais un chant, en forme de vision cosmique, dont la pureté est le meilleur gage de dialogue: "Il est vital pour le poète de lever des échos, et de le savoir. Nul mieux que lui ne s'accorde aux solitudes ; mais aussi, nul n'a plus besoin que sa terre soit visitée" .
    Des pages d'Andrée Chédid, qui avait signé l'année dernière encore L'Etoffe de l'univers (Flammarion), s'élève ainsi une espèce de force générationnelle, joliment illustrée par ailleurs par sa complicité avec ses fils et petits-fils, Louis et Mathieu dit "M", tous deux chanteurs. Ce ne sont pas seulement eux qui sont en deuil aujourd'hui, c'est toute une famille d'hommes et de femmes qui placent la poésie très haut au-dessus de la cacophonique ambiante d'une planète convulsive et bavarde.
   Andrée Chédid, restée si humble sous les honneurs, allait avoir 91 ans le 20 mars prochain. Elle vient de rejoindre son ultime exil, très présent déjà dans le filigrane de son verbe de femme qui aime et qui espère: "Un soir, je m'en irai loin des terres chaleureuses; / Le masque, couleur d'aube, sur ma face de vivant".  Il nous reste désormais à relire ses livres. C'est le plus bel hommage que l'on puisse rendre à cette grande dame toute simple de la Poésie. D.P. 

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6 février 2011 7 06 /02 /février /2011 21:34


   Là, il n'y a pas de parfum de jasmin. Ni de calicots en forme de papyrus modernes. Non, on n'est pas en Tunisie ou en Egypte et il ne faut évidemment pas tout mélanger. N'empêche, si ce qui s'amorce en France n'est pas encore tout à fait la Révolution du glaive et de la balance, cela pourrait bien le devenir avec les journées nationales de grève de jeudi et de vendredi.

    En surfant, menaces précises à l'appui, sur l'émotion populaire liée au meurtre horrible d'une jeune fille, Nicolas Sarkozy a mis le feu aux tribunaux où les suspensions d'audience se multiplient. Et un pays qui a mal à sa justice n'est pas un pays qui a juste un peu mal.

   Sans compter que ce bras de fer surgit à un très mauvais moment. Alors que la ministre des Affaires étrangères se confond en loopings médiatiques pour tenter d'expliquer ses vols privés, cela fait pour le moins désordre de voir le chef de l'Etat s'en prendre, non pas à elle, mais à ceux qui s'efforcent de maintenir le cap avec les moyens limités du bord.

   Pas question, répétons-le, d'assimiler notre patrie des droits de l'homme à l'ex-régime de Carthage. Ni de confondre les roses pourpres du Caire avec les robes noires de France. Mais il y a, cependant, une chose que le président de la République ne doit pas oublier. De ce côté-ci de la Méditerranée aussi, la "génération Dégage" se tient prête. D.P. 

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3 février 2011 4 03 /02 /février /2011 22:02

Inventeur de l'"antillarité"  et chantre de la "créolité" , le poète, romancier (il avait obtenu le prix Renaudot en 1958 pour La Lézarde, au Seuil) et essayiste Edouard Glissant, né en Martinique en 1928, est mort ce jeudi 3 février à Paris, à l'âge de 82 ans. Parmi la multitude d'ouvrages qu'il nous laisse, citons La Terre inquiète (Instance, 1955), Les Indes (Falaize, 1956), Pays rêvé, pays réel (Seuil, 1985), Poétique de la relation (Gallimard, 1990)... Sans oublier ce Traité du Tout-monde (Gallimard, 1997), livre qui repose sur un concept témoignant de l'universalité d'une quête, tout à la fois langagière et existentielle. D.P.
                               
 Pour lui rendre hommage,

                         cet extrait d'un "verset" de La Terre inquiète:

 

"Ce haut livre de cimes où prend le fleuve son étal, ni ô mystère

 Sur le sable les coqs, dormeurs inattendus.
 C'est le sable d'azur semé de sable noir, c'était la larme
 Qu'hier nous enterrions sur le rivage, près des voiles mortes.
 Et les gommiers, rêves du vent, de voiles vives
 ornent à peine la plaie muette des rochers!".

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3 février 2011 4 03 /02 /février /2011 20:39

On se souvient d'elle nue. Assise par terre dans les bras d'un monstre sacré. A un moment, ils sont là, tous deux enlacés et communiquant par des cris d'animaux. La fameuse scène qui suit est, si l'on ose dire, restée dans les annales. Lui, c'était Marlon Brando. Elle, elle s'appelait Maria Schneider. On était en 1972. La banlieue courait, courait et les Charlots faisaient l'Espagne. Les années Pompidou, qui s'encanaillaient gentiment avec Kiss me de C. Jérome, n'en finirent pas de rougir. A mi-chemin de l'art et essai et du porno, Le Dernier tango à Paris, de Bernardo Bertolucci, venait de franchir un pas, à la fois sociétal et cinématographique. L'immense succès de scandale contribua à la gloire de la jeune actrice. Il fit également son malheur. Elle avait vingt ans et ne laissait personne dire que c'est le plus bel âge de la vie. Son père, l'acteur Daniel Gélin, ne l'avait jamais reconnue. Le public aurait pu l'adopter pour de bon. Il n'en fut rien. Certes, elle tourna encore avec Antonioni, René Clément, Daniel Duval, Jacques Rivette ou Bertrand Blier. Mais si on la revoyait, on ne la remarquait plus. Elle est morte ce 3 février des suites d'une "longue maladie". Dernier tangage à Paris. D.P.  

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2 février 2011 3 02 /02 /février /2011 21:52

   Décidément, en Egypte, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Après le très massif défilé de la veille, au calme si impressionnant, Le Caire a vécu ce mardi une journée d'effroi et d'affrontements sanglants. A croire que la pourtant très anesthésiante allocution d'un président affaibli a réveillé ses partisans. C'est une véritable horde d'un autre âge qui a déferlé sur la place Tahrir. Echappés d'un effarant péplum, des guerriers nationalistes, juchés sur des chevaux et des dromadaires, ont joué du fouet et de la matraque contre les pacifistes. Choc des cultures, choc des civilisations, choc de la génération Facebook contre celle des pires réseaux asociaux. A tel point que le pays, que l'on croyait, quelques heures plus tôt, tout entier voué à "sa" révolution, s'est retrouvé soudain coupé en deux. Deux forces. Deux époques. Deux idéaux. Deux mots d'ordre - ou de désordre. Non, le choc frontal entre les "Dégage Moubarak!" et les "Ne t'en va pas vieux raïs!"  n'a pas dit son dernier mot. Ni sans doute, hélas, fait son dernier mort. D.P.

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1 février 2011 2 01 /02 /février /2011 22:26

   Imaginons quelqu'un qui se serait absenté à peine quelques semaines dans une contrée coupée du monde. Jadis, on aurait évoqué Tataouine mais non, on ne peut plus, Tatouine c'est en Tunisie. Disons plutôt Pétaouchnok ou ses environs. Alors donc, il vient de poser sa valise et il allume son téléviseur à l'heure des informations. Et là qu'est-ce qu'il voit? Un péplum surjoué ou quelque chose dans le genre, il n'en doute pas.

   L'action se passe sur une terre arabe qui vit depuis trente ans sous la férule d'un président de fer. On surplombe une foule immense rassemblée sur la grande place de la capitale. Des figurants, à coup sûr. Ils sont des centaines de milliers à lever les poings et hurler des slogans hostiles à leur vieux raïs. Certains vont jusqu'à frapper son effigie avec une chaussure. Un scénario pour le moins sidérant. Mais, plus surréaliste encore, on voit aussi des militaires, ceux-là mêmes qui ont toujours contribué au verrouillage de la société protéger les manifestants en transformant leurs chars en points de ralliement.

   Et puis, il y a soudain le chef au visage de momie qui dit qu'il ne partira pas et qu'il "mourra dans son pays". A l'évidence, notre téléspectateur pense qu'il s'est trompé de chaîne. Il zappe. Incroyable: le canal voisin diffuse le même programme. Il faudra alors expliquer à l'ébahi que ce à quoi il assiste, ce n'est pas de l'histoire-fiction, mais, contre toute attente, la réalité. Quelque chose comme la version égyptienne d'un "Il était une fois la Révolution" interprété en direct par des acteurs en chair, en os et en ébullition.

   Des événements qui se passent au Caire, un 31 janvier 2011, peu de temps après des faits analogues en Tunisie, en attendant peut-être une propagation - et non pas une contagion - à la Jordanie. Invraisemblable, on vous l'avait bien dit. D.P.

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Texte Libre

Ces révolutions que

nous n'avons pas vu venir

   De retour à Bény, en ce bel hiver de givre, je relis cette carte postale que mon père garde, avec celles des étés précédents, sur le buffet de la cuisine. "Sous le ciel encore chaud de la Tunisie, nous pensons bien à toi. Ici, on ne se croirait pas à la veille de la Toussaint. À bientôt. On t'embrasse". Des mots tout simples, écrits comme toujours à la hâte, au moment de reprendre l'avion. 

   C'était à peine trois mois plus tôt. Du Cap Bon où nous faisions halte, nous avions effectué de cahotants trajets à travers le pays. Le Temple des eaux au pied du djebel Zaghouan. Le site romain de Dougga, pur poème de pierre, de vent et d'oliviers, où Abdallah, notre guide, nous avait imposé une visite pour le moins exhaustive. Les villages poussiéreux où la population s'ennuie sous les palmiers flétris. Les charrettes, les bourricots, les antiques mobylettes. La pauvreté, la dignité et, pensions-nous, la résignation.

     La résignation? Eh oui, même lorsqu'on est le témoin d'un régime sans ambiguïtés, il n'est pas toujours si simple de pressentir l'histoire en marche. Avec le recul, pourtant, il y avait eu des scènes éloquentes. Ces barrages de police un peu partout, justifiés alors par un enlèvement d'enfant. Ce jeune diplômé quêtant quelques dinars dans les majestueuses ruines de Thuburbo Majus et qui se cachait pour aborder les "nantis" que nous étions à ses yeux. Un feu couvait en lui, c'est sûr. Il n'aurait peut-être pas fallu grand-chose pour qu'il parle. Mais nous étions pressés, comme souvent.

     Et, disons-le aussi, la méfiance nous gagnait. Un soir, du côté de la cité viticole de Grombalia, un 4X4 aux vitres fumées avait rattrapé notre "Symbol" de location. Une impression se confirmait: nous étions suivis. Sans doute vaut-il mieux ne pas écrire "journaliste" à la rubrique "profession" sur les fiches de douanes à l'arrivée lorsque, quelques mois plus tôt, on a utilisé le mot "dictature" pour rendre compte de la dernière parodie de réélection présidentielle au palais de Carthage.

     Les touristes européens flânaient dans les souks. Les cornes de gazelles étaient sucrées, le vin gris de Mornag montait à la tête, octobre avait de superbes rousseurs de désert et la tiédeur des plages invitait à fermer à demi les yeux. Que voulez-vous, c'est comme ça: exportées sur place, les plus solides notions de droits de l'homme se dissolvent parfois dans le bleu de la mer...

     Pour notre part, nous aurions dû prêter davantage attention aux ardents regards noirs de toute une jeunesse rivés aux téléphones portables. La "génération Ben Ali dégage!" préparait, dans la retenue, le grand soir arabe. Le fantoche président de fer était encore omniprésent. Piètre sosie d'un acteur de série B aux cheveux teints, posant, la main sur le cœur à chaque coin de rue, dans chaque lieu public, à côté des pubs pour les biscuits "Tigato" et pour les firmes corrompues se partageant le gâteau.

     Et voilà. Maintenant nous sommes au début 2011. Dans l'odeur du jasmin et de la poudre, dans le bruit des youyous et des balles, la Tunisie a fait sa "Révolution Facebook". Bonheur de découvrir ces incroyables images à la télévision qui en rappellent d'autres. À Berlin non plus, nous n'avions rien vu venir en novembre 1989. Pas plus qu'à Bucarest le mois suivant. Pas plus qu'au Caire ces dernières semaines...

     Nous parlons de tout cela, ce soir, dans cette ferme de Bresse où, depuis plus de trois ans, mon père veille seul avec son chien et ses cartes postales. Celle-ci, un peu plus ancienne, a été postée de Louxor: "Le printemps égyptien est doux. De part et d'autre du Nil, des merveilles nous attendent. À bientôt. On t'embrasse". Tout à l'heure, il nous rappellera comment lui aussi a retrouvé un jour la liberté. C'était en janvier 1945. L'armée russe avançait. Les portes du stalag de Silésie où il venait de passer plus de cinq ans s'ouvraient. Il allait encore mettre plus de quatre mois pour traverser, à pied et la faim au ventre, un no man's land de charniers, de ruines et de spectres hagards.

     Mais ceci est une autre histoire, direz-vous. Bien sûr. N'empêche, la Liberté, d'où qu'elle vienne, d'où qu'elle revienne, est la même. Au Nord ou à l'Est hier. Au Sud aujourd'hui. Dans nos sursauts collectifs. Dans nos émois partagés. Par l'étroite fenêtre aussi, parfois, de nos petites perceptions occidentales. D.P.

(Cette chronique a été publiée

dans l'hebdomadaire "Voix de l'Ain",

n° 3433, semaine du 11 au 18 février 2011). 

  

La carte de la gloire,

le territoire de l'oubli

   Le triomphe de Michel Houellebecq nous réjouit. Nous fûmes suffisamment déçus par ses échecs au Goncourt en 1998, avec Les Particules élémentaires, et en 2005, avec La Possibilité d'une île, pour ne pas nous féliciter de sa victoire, lundi dernier, à la troisième "tentative". Et cela d'autant plus que La Carte et le territoire (Flammarion) est un roman, à la fois désenchanté et jubilatoire, qui s'inscrit à merveille dans l'air du temps de ce mois de novembre 2010 où, sous la résignation apparente, se profile une très énergique "extension du domaine de la lutte".
   Le lendemain du prix, nous écoutions l'"heureux"  lauréat, sur France Inter, exhorter les auditeurs à ne jamais baisser les bras. "Ne vous laissez pas emmerder, soyez libres!", clamait-il. Magnifique, Michel! comme dirait Drucker qui ne va sans doute pas tarder à programmer un"Vivement dimanche"  houellebecquien. Il faut dire que ce matin-là, le malicieux écrivain à la paupière lasse comme ses anoraks réussissait une sacrée performance. Il volait carrément la vedette au général de Gaulle dont on célébrait pourtant, un peu partout ailleurs, le quarantième anniversaire de la disparition. Et lorsque l'invité déclara un brin péremptoire: "On n'a pas de devoirs envers son pays, on est des individus, c'est tout!", on a bien cru entendre, en bruit de fond radiophonique, le héros de Colombey se retourner dans sa tombe, pour autant que sa gigantesque stature posthume le lui en laissait le loisir.
   Tant pis pour "l'homme du 18 juin", c'est celui du 8 novembre qui était ici à l'honneur! La gloire est ainsi faite. L'enthousiasme du moment peut balayer d'un insolent revers de manche de parka fripée la majestuosité d'un uniforme. Voilà bien à quoi nous songions en écoutant ce drôle de fan de Jean-Pierre Pernaud et de Julien Lepers nous rappeler que "la France est un hôtel, pas plus".
   Injustice? Affaire de circonstances, c'est tout, évitons les grands mots. D'ailleurs, s'il y en a un qui est déjà rompu aux fatals soubresauts de la renommée, c'est à l'évidence Michel Houellebecq lui-même. "C'est curieux comme les choses changent..." fait-il dire au père de son double, à la page 217 de son opus désormais ceint de la prestigieuse bande rouge. Oui, les choses changent vite et bien malin qui pourrait évaluer la durée du rayonnement de celui qui, il n'y a pas si longtemps encore, était conspué à l'unanimité, ou presque.
   Comment pouvait-on, dans un contexte analogue, ne pas penser, au moment de l'attribution du prix, à un lauréat précédent qui vient de disparaître dans une assez scandaleuse indifférence? Lorsqu'il fut sacré, en 1968, pour Les Fruits de l'hiver, lui aussi capta tous les regards. Lui aussi éclipsa momentanément de Gaulle, avant que la chienlit ne déferle. Lui aussi fit des déclarations brutes de décoffrage. Lui aussi pesta contre les travers de la société du moment. Lui aussi réhabilita l'âme des provinces et des bourgades. Lui aussi fut traité de populiste. Lui aussi aimait les chiens. Lui aussi lorgnait vers l'Irlande. Lui? Il s'appelait Bernard Clavel et il a signé plus de quatre-vingts ouvrages dévorés, loin des chapelles, sinon celles du Jura aux toits de pierre et de bois, par des millions de gens.
  Comprenons-nous bien: il ne s'agit pas de comparer les mérites respectifs du "dépressif" du Gâtinais et du bûcheron franc-comtois. Leurs oeuvres, pas plus que leurs démarches, leurs postures et leurs convictions - quoi que... - n'offrent de vraies similitudes. Qu'on nous permette simplement d'y mieux mesurer, parfois jusqu'au vertige, l'indécent grand écart auquel sont soumises, au fil des ans, ces notions floues que sont, en art, le goût et la reconnaissance, l'emballement et la postérité, le lâchage et la fidélité.
   Allez, terminons par une hypothèse. Et si, un de ces quatre, Michel Houellebecq rédigeait un vibrant éloge de Bernard Clavel? Dans La Carte et le territoire, il rend bien un hommage aussi inattendu sous sa plume que mérité pour l'intéressé, à un autre laissé-pour-compte de l'ingrat monde des Lettres: Jean-Louis Curtis (1917-1995). Curtis avait lui aussi obtenu le Goncourt. C'était en 1947 pour Les Forêts de la nuit. Ces forêts où il rôde aujourd'hui, si loin des splendeurs de chez Drouant, avec Clavel et tant d'autres, avant que l'histoire littéraire ne rende son jugement dernier. Au minimum dans un siècle ou deux, "particules élémentaires" comprises. D.P.
(Cette chronique a été publiée,

dans une version légèrement modifiée,

dans l'hebdomadaire "Voix du Jura",

n° 3452, semaine du 20 au 26 janvier 2011). 

 

Ferrat, Chabrol:

l'émotion consolatrice
   Drôles d'hommages, quand on y pense. Il y a quelques mois, la France, larme printanière à l'oeil et lyrisme aragonien aux lèvres, n'en finissait plus de saluer Jean Ferrat. La télévision nationale, on s'en souvient, n'hésita pas à retransmettre en direct les obsèques de l'"échappé"  ardéchois, un peu à la façon d'une étape de la "Grande boucle" dans un col cévenol. Et les foules bigarrées ne cessent, depuis, de se bousculer dans l'étroit cimetière basaltique, lors d'un fervent ballet qui ne manquerait pas d'agacer le discret compagnon des petites routes et des pensées rebelles.
   C'était en mars dernier, entre les deux tours d'une élection que les "bonnes gens"  boudèrent en une obstination inversement proportionnelle à celle qu'ils insufflèrent dans leur "au revoir" au chantre de La Montagne. Et voici donc qu'un semestre plus tard disparaît Claude Chabrol, sous un concert de louanges et face une émotion, certes pas tout à fait de la dimension de la précédente, mais néanmoins étonnante par son impact à la fois médiatique et intimiste.
   Holà, que se passe-t-il donc pour qu'un pays peu réputé pour aimer ses artistes - c'est un euphémisme - manifeste ainsi, coup sur coup, sa sympathie et son chagrin? Un tel engouement se justifie évidemment, au-delà de la force des couplets ou des films des deux créateurs, par la somme d'admiration et de proximité qu'ils inspiraient, chacun de son côté. Le premier par son insolente tendresse et ses engagements jamais feints. Le second par son observation espiègle et grinçante de la société. Mais sans doute faut-il voir également, dans ces effets conjugués de complicité populaire, des éléments d'ordre plus circonstantiels. L'interprète de Ma Môme et le cinéaste du Boucher, dans des registres répétons-le fort différents, n'en incarnaient pas moins l'un et l'autre, y compris sans doute jusque dans les propres limites de certaines de leurs oeuvres, une honnêteté, un goût du travail bien fait, un attachement à la mémoire et un indéfectible respect des individus. Autant de valeurs, faut-il le rappeler, qui font particulièrement défaut en une époque de cynisme roi, de politique dévoyée, de chasse aux minorités ethniques, de charters vrombissant d'indécence sur le tarmac glissant des campagnes électorales...
   Impossible de réécouter une chanson de Ferrat ou de se "repasser" un film de Chabrol sans s'imprégner des bénéfiques célébrations de la patience, de la malice, de la tolérance et de la liberté. Et puis, avons-le, nous ressentions une vraie consolation à les voir l'un et l'autre, moustache frémissante ou pipe en bouche, parler soupes d'autrefois, vins de terroir et pourfendre en se marrant "les cons qui n'arrêtent pas de voler et les autres de les regarder", cela en une époque où la fumée conviviale, le verre entre amis et l'humour décapant tombent sous le coup de la loi, alors que la "bêtise d'Etat" entache le pays du droit de Roms. 
   Entre "ombre faite humaine" et "oeil de Vichy", entre "amour cerise"  et adultères provinciales, Jean Ferrat et Claude Chabrol étaient tous deux, à leur manière, d'Antraigues à Sardent, d'éloquents refrains en travellings suggestifs, inscrits à l'inventaire de nos monuments historiques familiers. Continuons à nous précipiter pour la visite en groupes de leurs battements de coeur, de leurs ricanements, de leurs univers, de leur exemplarité. Alléluia et Moteur! D.P.

   

 La rentrée littéraire,

quelle vacherie!
 Elle est retrouvée. Quoi? La rentrée littéraire qui n'a, avouons-le, pas grand'chose à voir avec l'éternité rimbaldienne. Les libraires transpirent. Les attachées de presse s'enfièvrent. Les chroniqueurs frottent leurs lunettes et affûtent leur sens critique. Un peu partout on compte, on compare, on spécule. Au juste, 701 romans, dont 497 français, ça fait combien de plus, de moins ou de pile poil pareil que l'année dernière qui, elle-même, etc. Drôle de phénomène bien de chez nous que cette espèce de foire d'automne où l'on remplace les bestiaux par des bouquins et les viriles clameurs des enchères par des maquignonnages autour des prix. Palpez un peu cette Nothomb, vous m'en direz des nouvelles. Et le dernier fleuron de la race Houellebecq, visez-moi cette encolure. 
   S'il y en a une qui ne risque pas de s'offusquer de la métaphore bovine, c'est bien Claudie Gallay. La petite femme aux yeux bleu pervenche, propulsée directement de ses terreuses origines nord-iséroises aux "déferlantes" du succès, a écrit son nouvel opus, L'Amour est une île, (Actes Sud), dans sa bergerie du Charolais. Avec des broutards crème meuglant sous sa fenêtre. Avec un ciel pluvieux comme vache qui pisse. La-bas, du côté de La Clayette et de Semur, il y a les prés sans Saint-Germain. Et les éleveurs, qui tordent leurs casquettes à l'heure d'écorner leurs troupeaux, se fichent de l'embouche romanesque comme de la première litière de leur stabulation.
   Ils ne dévoreront ni Despentes, ni Forest, ni Volodine. Ni Linda Lê, ni Adam, ni Claudel. Et encore moins Breat Easton Ellis et J.M. Cootzee. Pas le temps. Propos un brin savants. Bref, un monde qui n'est pas le leur. Claudie, ce n'est pas pareil. Elle est presque d'ici. Elle cause comme l'ultime épicière du coin qui fait dépôt de pain et de journaux. Pas mince, le compliment.
    Cette fois-ci, c'est vrai, elle s'est embarquée du côté du festival d'Avignon l'année de la grève des intermittents. Evidemment, on s'en fiche un peu sur les rives de la Grosne, de la Guye ou du Grison. Mais sûr, la prochaine fois, elle parlera des gens du cru. A commencer, peut-être, par les habitants de Saint-Ythaire. Saint-Ythaire, c'est entre Bonnay et Curtil-sous-Burnand. 122 âmes en colère contre le projet d'implantation de cinq éoliennes. Un super sujet pour l'écrivain qu'on a même aperçue l'autre soir au "Vingt heures" de TF1.
    Les révoltés de Saint-Ythaire? A moins que ce ne soient les Don Quichotte de Bény. Bény, c'est au coeur de la Bresse, de l'autre côté de la Saône. Là, c'est contre la future Ligne à grande vitesse qu'on se mobilise à coups de calicots et de banderoles accrochés aux barrières des fermes et des villas avec, parfois, des slogans en patois: "LGV, to ka t'nallo!" ("LGV, tu n'as qu'à t'en aller"!).
   Des hélices géantes bientôt essaimées dans le paysage si cher jadis aux abbés de Cluny ou des trains fous écrasant prochainement l'AOC des célèbres volailles aux pattes bleues. Fichue alternative, quand on y pense. D'autant plus que, dans ce décor de pseudo-polar rural, on ne discerne pas la moindre librairie à l'horizon. Alors, dites, où c'est qu'on va les trouver, à Saint-Ythaire, à Bény ou ailleurs, les 701 titres annoncés? Houellebecq a raison: il convient de revoir de toute urgence "La carte et le territoire". Ah! quelle vacherie, par ici, la rentrée littéraire. (Fin août 2010). D.P.

 

Quelques nouvelles de par ici
 
 
    Je vais vous donner un peu des nouvelles de par ici. C'est où par ici? C'est chez moi. Enfin, je veux dire pas loin. A la rigueur juste à côté. Le décor, vous le connaissez. Il y a un village avec son clocher vaguement roman. Le presbytère transformé en gîte rural. L'épicerie où l'on vend des caramels pour les gosses et des asticots pour la pêche. Le calme règne jusqu'au milieu de l'après-midi. C'est à ce moment-là que les tracteurs ramènent les voitures de foin dans les fermes. Les travaux agricoles, cette année, quelle galère: on est passé directement de l'hiver du mois de mai à la canicule du solstice! Vers dix-huit heures, dix-huit heure trente, les gosses font des pirouettes à bécane et les ados, sur la placette, gloussent dans leurs téléphones portables sans jamais déclarer forfait. Ensuite, le boulodrome de fortune prend  doucement des allures de petit G20 provincial.
    Imperturbable, l'employé municipal arrose les fleurs. Ou ce qu'il en reste. Le week-end dernier, des dadais en goguette ont piétiné les terre-pleins. "Saloperie de désoeuvrés!" maugrée Jean en lisant l'entrefilet dans la chronique locale. Jean, c'est le facteur. Après sa tournée, il aime bien prendre un verre. Le seul café qui n'a pas encore baissé rideau aligne trois tables sur le trottoir. Les autres troquets ont tous fermé. Trop de travaux pour se mettre aux normes. En sirotant son panaché, le préposé s'attarde sur le journal du coin. Les décès, les mariages, les naissances, les accidents... Il lit aussi le billet, en haut à gauche de la page 2. Il y a même la photo du chroniqueur qui tient un bouquin dans ses mains. En regardant de près, on découvre le titre et l'auteur. C'est Après beaucoup d'années de Philippe Jaccottet.
    Jaccottet est un immense poète qui vit dans les parages. Mais personne ne le connaît vraiment. Jean s'en fiche. Lui, ce qu'il recherche dans son canard, ce sont les infos pratiques. Ou les échos du conseil municipal. L'annonce des fêtes d'été. Les vide-greniers des alentours. Mais à la Une, il y a cette photo. Un ministre et sa femme "dans la tourmente". Eric et Florence Woerth, ils s'appellent. Pierrot, le patron du café, qui vient faire un brin de causette à Jean, prononce ce nom à sa façon. Il dit "Voerte" et ça sonne un peu comme un hommage aux absinthes verlainiennes d'autrefois. "Tous pareils, hein, y'en a pas un pour racheter l'autre!". Jean, le regard rivé aux résultats du "Mondial" de foot et au classement général du Tour de France, ne répond rien. Ou alors il fait "hum hum" et bien malin qui pourrait comprendre si c'est une approbation ou l'inverse. 
  Rien ne bouge, ou presque. Il y a juste un soupçon d'électricité dans l'air. La grêle est annoncée pour le soir mais, c'est bien connu, "à la météo, ils se trompent tout le temps...". N'empêche, il faut hâter la fenaison. Demain à l'aube, les fourches hydrauliques des colossaux Renault ou John Deere payés à crédit planteront leurs dents dans ces rouleaux herbeux qui, au mitan des parcelles de la PAC, ressemblent aux chignons lavande des aïeules de ce "pays". Ce "pays" qui pleure et qui rit, qui meurt et qui vit. Ce "pays" qui attend les touristes. Ce "pays" en jachère où, dans les villas des lotissements en extension, Internet remplace désormais l'épicier qui faisait jadis sa tournée en klaxonnant à travers des hameaux pleins de vieux taiseux et de chiens tout en gueule. 
  Voilà, ça se passe par ici un jour brûlant de juillet. Plus tard, peut-être, je vous donnerai des nouvelles de par là-bas. C'est où par là-bas? C'est du côté de par ici. Si jamais, un de ces quatre, vous avez l'occasion, arrêtez vous quelques instants, on parlera un peu de Jaccottet. "Faites passer, disait la terre elle-même, ce matin-là, de sa voix qui n'en est pas une. Mais quoi encore? Quelle consigne?" (Juillet 2010). D.P.
 

    

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