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27 mars 2012 2 27 /03 /mars /2012 21:38

   On se souvient de la mort "en direct"  de Mohamed Merah. Un bouquet de rafales "restitué"  en plan fixe à la télévision. Or, voici qu'au bruit suggestif s'ajoutent désormais les images fantômes. Le tueur de Montauban et de Toulouse, piteux cinéaste de son propre délire, avait, on le sait, tenu à filmer ses gestes fous et leurs abjectes conséquences. Inqualifiable façon pour le forcené, caméra à la ceinture, de se regarder dans le miroir dévasté de son inhumanité. Mais où étaient-ils passés ces témoignages de l'horreur? Ils se terraient tout simplement dans la plus anodine des clés USB. On ignore qui a adressé l'objet lundi aux bureaux parisiens d'Al-Jazira, mais ce qu'on retient c'est que la chaîne qatarie a refusé d'en diffuser le contenu.

   C'est bien le moins. Prêter lumière à la pire des parts d'ombre de l'individu n'aurait fait, loin d'informer, qu'ajouter de l'insoutenable à l'odieux. Et on se félicite d'une identique détermination de l'ensemble des patrons de l'audiovisuel. Avec une crainte, tout de même, en ce siècle de toutes les porosités et de toutes les pirateries. Comment ne pas redouter de voir surgir, ici ou là, sur la toile ou ailleurs, le funeste "produit"  de celui dont le père a aujourd'hui le culot de demander des comptes à la France après sa disparition?
   Le mieux serait, d'ailleurs, qu'on se taise au plus vite, tant il est vrai que le seul fait de savoir qu'un tel film a été réalisé participe déjà, à sa manière, du traumatisme collectif. N'oublions pas, en effet, qu'il y a des images "invisibles" qui n'en sont pas moins dévastatrices, ne serait-ce que pas leur potentiel d'épouvante. D.P.
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26 mars 2012 1 26 /03 /mars /2012 21:07

   Les campagnes électorales, c'est un peu comme l'éternité vue par Woody Allen. C'est long, surtout vers la fin. Tous les "acteurs"  sont à la merci d'une maladresse, d'un lapsus, d'une gaffe. Y compris les plus aguerris. Tiens, prenons, au hasard ou presque, Nicolas Sarkozy. Un pur stakhanoviste des meetings, une vraie bête d'antennes. N'empêche qu'en réécoutant ses propos ce lundi matin au micro de France Info, le président-candidat doit songer qu'il aurait peut-être mieux fait de tourner sa langue. Ce qu'il a bafouillé? Magnéto, Serge, comme disait l'autre. "Les amalgames n'ont aucun sens, je rappelle que deux de nos soldats étaient... comment dire... musulmans, en tout cas d'apparence, puisque l'un était catholique, mais d'apparence".
   On l'aura compris, l'invité s'exprimait au sujet des militaires pris pour cibles par Mohamed Merah. Et si l'on a bien perçu ce que le chef de l'Etat voulait signifier, il n'en reste pas moins que cette notion de "musulmans d'apparence"  sonne sinon de façon carrément raciste, du moins de manière indélicate. Mais le plus extraordinaire, c'est que l'opposition qui, en d'autre temps, n'aurait pas manqué  de "faire monter la sauce", s'est à peine indignée. A croire que sous l'énergie guerrière déployée tous azimuts, la réactivité commence à donner de sérieux signes de lassitude. A moins que chacun soit désormais persuadé qu'il vaut mieux ne pas trop exacerber une polémique susceptible d'atteindre le lendemain, par quelque insidieux effet boomerang, celui-là même qui l'a lancée.
   Cette espèce de soudaine mollesse, doublée d'une vague résignation, porte un nom: fatigue. C'est que les partants pour l'Elysée sont comme nos chers petits. Non seulement ils bossent toute la journée, mais ils ramènent également des devoirs à la maison. Ils méritent eux aussi une trêve. Le burn-out  les guette. En tout cas, en apparence... D.P.

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26 mars 2012 1 26 /03 /mars /2012 17:36

    Mars-2012--Drome-012.jpg- Des visages difformes, des têtes d'animaux jaillies d'un improbable magma, d'étranges bestioles à mi-chemin de la figure antique et du spectre moderne... Il y a tout cela dans l'univers du peintre Francis-Olivier Brunet qui expose en ce moment chez Michèle Emiliani à Dieulefit. L'ex-étudiant aux Beaux-Arts de Grenoble, Valence et Genève qui vit et travaille aujourd'hui en Haute-Savoie, est, à 50 ans, l'un des artistes en vue du moment, si tant est que cette expression ait un sens ou qu'elle n'apparaisse pas réductrice. On aime l'intensité de ses noirs et sa manière d'incruster des éclats à vif dans ses tableaux. On aime l'arche rescapée de ses coulées éruptives peuplée de chats, de poules, de loups, de cochons, voire de "singes-pensées",  qui nous ramène tout à la fois à l'imagerie naïve de l'enfance et à la cruauté légendaire des allégories. On aime sa façon de nous tirer des ténèbres pour mieux nous y replonger, comme au coeur même de l'Origine. D.P.
 
 
   (Francis-Olivier Brunet, "Oeuvres récentes", jusqu'au 8 mai à la galerie Emiliani Le Parol Allées des Promenades 26220 Dieulefit. Rens.: 04 75 46 30 28. A lire: trois ouvrages du poète Jean-Pierre Gandebeuf illustrés par Francis-Olivier Brunet, parus chez Voix d'Encre à Montélimar: Ombres chinoises, 2003, 88 p., 16 euros ; Trafic de devises, 2008, 144 p., 19 euros et Le Ralentissement du tempo, 2011, 100 p., 19 euros). 

   

   Quatre petits fragments du "bestiaire" fantasmé de Francis-Olivier Brunet à la galerie Emiliani. Photo D.P.

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     Mars-2012--Drome-022.jpg- Il faut attendre encore quelques jours pour retrouver, à deux pas de là, les derniers travaux d'Anne Slacik. Sous le titre "Tilleul", l'exposition drômoise d'Artenostrum, ode à la couleur et à la fluidité, propose une suite de grandes toiles et de plus petits formats où l'idée initiale propre à l'univers du végétal renvoie en fait à bien d'autres domaines. Et avant tout, sans doute, à celui de l'eau, élément jamais détaché de cette émotion lyrique qui, depuis longtemps, a fait de la plasticienne la complice des poètes. On ne compte plus, en effet, les livres qu'Anne Slacik a, non pas seulement illustrés, mais relus du bout de son pinceau et de sa sensibilité (Ovide, Mallarmé, Ponge, Marguerite Yourcenar, André du Bouchet, Bernard Noël, Jean-Pierre Chambon, Sylvie Fabre G...).  D.P.
  
   ("Tilleul" d'Anne Slacik, galerie Artenostrum Le Parol Allée des promenades 26220 Dieulefit. Du 31 mars au 18 juin. Rens.: 04 75 46 83 30. Autres rendez-vous avec la plasticienne: jusqu'au 2 juillet au Musée de Saint-Denis, rens.: 01 42 43 05 10 et "L'Avril", peintures 2010-2011, jusqu'au 26 août au Musée de Melun, rens.: 01 64 79 77 70. Le catalogue regroupe, outre les introductions des conservateurs, Hervé Joubeaux et Dominique Ghesquière, les oeuvres exposées, une série de "Sainte Victoire" et "Le Nénuphar blanc" de Mallarmé, IAC éditions d'Art, 80 p., 18 euros).
 
   L'univers d'Anne Slacik, tout de couleur et de fluidité, chez Artenostrum à Dieulefit. Photo D.P
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  - Si le bestiaire de Francis-Olivier Brunet a quelque chose de singulier, celui que propose, de son côté, la galerie L'Antichambre  à Chambéry est judicieusement pluriel. Quatorze plasticiens (Hervé Burret, Pierre David, Alice Dourenn, Natacha Dubois-Dauphin, Syulvie Duverney-Prêt, Elisabeth Frering, Fabrice Midal, Nicolas Momeim, Colette Reydet, Sabine Rival, Etienne Ruggierri, Daniel Schlier, Alexandre Suberville et Peter Wüthrich) ont répondu présent - quelques-uns sont des habitués - et leurs champs d'expression rassemblent peintures, dessins, aquarelles, photo, gravures et vidéos. d.p. 
 
    (L'Antichambre, Corinne Lempen Bret,  15 rue de Boigne 73000 Chambéry. Dans un premier temps jusqu'au 5 avril, puis du 12 au 21 avril. Rens.: 04 79 75 39 27).
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   - Grand rendez-vous attendu que celui de la nouvelle exposition du Musée de Grenoble. L'affiche de printemps (120 oeuvres en provenance de Berlin) invite à une remontée "aux origines de l'expressionnisme"  à travers le célèbre mouvement pictural allemand des années 1904-1914 "Die Brücke"  ("Le Pont") créé à Dresde par Ernst Ludwig Kirchner, Fritz Bleyl, Karl Schmidt-Rottluff et Erich Heckel. d.p.
 
  (Musée de Grenoble 5, place Lavalette 38000 Grenoble, du 30 mars au 17 juin. Rens.: 04 76 63 44 44).   
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   - Le printemps du ciel a précédé celui du Livre. C'est de bon augure pour la dixième édition de la manifestation grenobloise qui sera officiellement inaugurée ce vendredi sous l'habituel chapiteau du Jardin de Ville. Une quarantaine d'auteurs sont annoncés, et pas des moindres. Citons Olivier Adam, Rick Bass, John Berger, Arno Bertina, Chloé Delaume, Patrick Deville, Maylis de Kerangal, Dany Laferrière, Hélène Lenoir, Hubert Mingarelli, Lorette Nobécourt, Eric Reinhardt, Lydie Salvayre, Jean Ziegler... Rencontres, débats, signatures se répartiront comme à l'accoutumée dans plusieurs lieux de la ville. d.p.
 
   (Le 10e Printemps du Livre de Grenoble, du 28 mars au 1er avril. Liste complète des invités et des lieux sur printempsdulivre.bm-grenoble.fr).
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   - Et puis retour à l'art pour conclure - provisoirement - avec les "Portraits sensibles" très prochainement présentés dans ce lieu d'exception qu'est le château de Vogüé, sous l'efficace initiative de l'association "Vivante Ardèche". L'exposition, ouverte dès ce samedi, réunira Gérard Gasquet (peintures), Sophie Burbaloff (pastels), Michel Houssin (dessins), Nina Khemchyan (céramiques) et Jean-Luc Meyssonnier (photos). Une étape incontournable sur la route du Sud. Et du bonheur de la découverte. d.p.
 
   ("Portraits sensibles", du 31 mars au 24 juin, au château de Vogüé 07200 Ardèche, rens.: 04 75 37 01 95).
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25 mars 2012 7 25 /03 /mars /2012 22:51

    Il y avait du chat en Antonio Tabucchi. Oeil mi-clos pour mieux filtrer la lumière oblique du monde. Patte de velours de l'écrivain et coups de griffe du polémiste. Sans parler de l'admirable souplesse qui l'amenait à jouer avec les langues comme le félin se contorsionne autour de sa proie. Né en 1943 à Pise, ce fils unique d'un marchand de chevaux toscan avait un don, celui du mouvement. On jurait l'avoir croisé l'instant précédent aux Salons du livre de Genève ou de Paris qu'il était déjà annoncé à son poste de l'Université de Sienne. On l'imaginait à Bombay perdu dans le labyrinthe du Nocturne indien grâce auquel, en 1987, il accéda au grand public alors qu'il errait, une fois de plus, dans Lisbonne la blanche.
   Ah! le Portugal... Ce pays cher, tout à la fois, aux navigateurs et aux reclus, aura vraiment été la grande affaire de sa vie. Le poisseux Portugal de la dictature de Salazar cloué au pilori de Pereira prétend en 1995. Le lumineux Portugal aux senteurs de morue et de grand large présent dans la plupart des autres romans et nouvelles (*). Et puis, évidemment, le Portugal de Fernando Pessoa. L'admirateur et l'émule du désinvolte aîné lusitanien (1888-1935) qui ne signa presque aucun de ses ouvrages de son vrai nom s'était en quelque sorte fondu en lui jusqu'à devenir, à sa façon, l'un de ses hétéronymes. Ou plutôt un peu tous en même temps. A travers la multiple figure du flâneur du Chiado, tout ramenait Tabucchi dans cette corne de terre extrême aux embruns mélancoliques et conquérants. Sa fascination pour les fantômes. Son goût des errances et des brumes atlantiques. Sans oublier l'impérieux désir de fuir le berlusconisme, peste emblématique des démocraties modernes.

   Il fallait bien que ce soit là, au Portugal, que s'achève le vagabondage du coeur et des mots. Victime d'un cancer fulgurant, l'auteur de Requiem, nobélisable et conscience insatiable des aspirations de l'Europe et de ses dérives, est mort à 68 ans. Ciao Antonio! Adeus Tabucchi! Il nous reste à reparcourir ses livres-dédales, ses livres portés par une espèce d'oralité marmonnante qui en fait tout à la fois le charme, l'étrangeté et l'"intranquillité"  pessoïenne: "Je descendis du taxi, la Place do Chiado était vide, une femme habillée de noir, portant un petit sac en plastique, était assise au pied de la statue du poète Ribeiro Chiado ; j'entrai dans la Brasileira, le garçon, derrière son comptoir, me considéra d'un air narquois, Monsieur est tombé dans le Tage? C'est pire, répondis-je, j'ai un fleuve à l'intérieur, est-ce que vous avez du champagne français?" (in Requiem, Bourgois, 1993, p. 22). D.P.
 
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   (*) Dans l'oeuvre importante d'Antonio Tabucchi, citons, chez Christian Bourgois et Gallimard, Nocturne indien (prix Médicis 1987, porté au cinéma par Alain Corneau en 1989), L'Ange noir (1992), Requiem (1993), Pereira prétend (1995),  Le Temps vieillit vite (2009) ou, au Seuil, Les Trois derniers jours de Fernando Pessoa (1994). Des ouvrages traduits la plupart du temps par Bernard Comment.    

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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 23:32

   Ressassant temps fort d'une actualité ô combien dramatique et dramatisée, on aura "vu"  et "revu"  dix fois, vingt fois, ce jeudi, la scène de l'assaut contre Mohamed Merah, le fanatique forcené de Toulouse. Et, très paradoxalement, l'image que l'on retiendra, c'est... une absence d'image. Ce qui nous aura été donné en direct, toute programmation cessante sur nos écrans, ce fut une sorte de tableau minimaliste médiatique. A l'arrière-plan, un immeuble, celui du quartier de la Côte pavée où s'était retranché le tueur. Devant, des policiers en faction, impassibles. Des voitures, des fourgons. Presque rien d'autre, sinon, tout à coup, un enchaînement de tirs.

   Une fusillade. Puis deux, puis trois. Peut-être cinq ou six, à peine ponctuées par un bref silence. Quatre minutes tout au plus. Ensuite quoi? Ensuite, Claude Guéant qui s'avance, visage grave, verbe lent, pour expliquer ce qui vient de se passer. Une sorte de voix off  décalée. Tout comme celle de Nicolas Sarkozy, ferme et solennelle ("Mes chers compatriotes..."), une heure et demie plus tard.
   Etions-nous dans la plus poignante réalité ou dans un film genre Après-midi de chien  de Sidney Lumet? Ce qui est certain, c'est que ce qui a été le mieux "montré", ce fut la déflagration. A un riverain, promu témoin, on demanda tout à trac: "Qu'est-ce que vous avez vu, vous?"  Et le jeune homme de répondre: "On voyait des coups de feu". Oui, de façon assez inhabituelle, la télévision a littéralement filmé le bruit. Roulement de Kalachnikov, alarme suprême, détonation d'un monde qui s'affole, onde de choc qui se propage dans les consciences aussi bien que dans la campagne électorale.
   Les carnages de Montauban et Toulouse auraient-ils pu être évités? Y a-t-il eu une défaillance quelque part dans la surveillance des réseaux islamistes terroristes? Les questions, elles aussi, nous ont atteints, au plus intense de ces épisodes en rafales, comme jaillies de l'arme automatique de la rage et du soulagement, du chagrin et de l'incompréhension. D.P.      
 
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21 mars 2012 3 21 /03 /mars /2012 22:05

     Donc, c'est dans un mois. Un mois pile. Une poignée de semaines, un petit tas de jours, presque rien. C'est en tout cas ce que l'on croyait il y a encore si peu. L'ultime fragment de calendrier de l'interminable compte à rebours du premier tour de la présidentielle allait s'engager et tout ça ne serait plus que l'affaire d'un souffle. Et puis non. Voilà, subitement, que ce qui nous sépare du rendez-vous aux urnes nous paraît, sinon plus long que jamais, du moins régi par un nouvel ordonnancement.

   Le temps n'est plus le même selon qu'il est perçu à travers nos empressements ou nos meurtrissures. Les tragédies de Montaubau et de Toulouse ne nous ont pas seulement horrifiés, elles ont bousculé la nature et les priorités de nos petits échéanciers. Elles sont venues nous rappeler qu'il suffit d'un instant de folie humaine pour que tout se pétrifie. Pour que, soudain, l'unique aspiration collective qui semblait de mise se fracasse contre un autre enchaînement des faits. Celui des actes terroristes. Celui de la traque consécutive. Celui de l'angoissante journée d'assaut que nous avons suivie ces mercredi et jeudi en direct. Celui d'un pays en suspens le temps du recueillement et de l'hommage de la Nation.
   Une simple parenthèse, objectera-t-on. Sans doute. Reste que si nul ne peut prédire les conséquences de ces tueries sur l'ultime phase de la campagne électorale, il serait vain de croire qu'en en modifiant ainsi le rythme, fût-ce de façon fulgurante, elles n'ont pas, d'une manière ou d'une autre, touché à sa substance même.
   22 mars-22 avril: le mois qui commence ne devait être qu'une dernière ligne droite. Le voici plus sûrement voué à épouser les insondables arêtes d'une ligne brisée. D.P.   
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15 mars 2012 4 15 /03 /mars /2012 20:44

   Le Salon du Livre de Paris est comme les hirondelles. Il ne fait sans doute pas le printemps à lui tout seul mais il en est assurément l'un des signes. Froissement d'ailes des pages qui se tournent. Gazouillis migrateur dans les queues à dédicaces. Coups de bec et fraternelles nichées de toute une branche professionnelle. Cette année, le Japon est à l'honneur, et bien que lancée avant Fukushima, la programmation 2012 a bien évidemment été happée par le thème de l'après-tragédie autour duquel de jeunes auteurs nippons ont axé leurs derniers ouvrages.

   Les éditeurs parleront business et temps difficiles, eux qui sont à la tête d'un secteur dont le bilan, sans être catastrophique, n'est pas non plus très encourageant, a fortiori  en période électorale, contexte peu propice, on le sait, aux embellies. Les candidats à la présidentielle viendront feuilleter un ou deux ouvrages en tentant de tirer à eux une couverture qui ne sera sans doute pas celle du libelle de Stéphane Hessel, Indignez-vous!, pourtant meilleure vente de ces derniers mois.
   Voilà pour le convenu, si l'on ose dire. Mais le rendez-vous de la Porte de Versailles - avec, depuis quelques années, ces très efficaces "essaimages"  provinciaux que sont par exemple les Journées de Bron qui viennent de s'achever ou le Printemps du livre de Grenoble qui va commencer (*) -, c'est bien autre chose. Et d'abord l'occasion unique pour tous ces gens qui hésitent souvent à franchir le seuil d'une librairie, non seulement de soutirer des autographes aux "stars", mais aussi de flâner dans le dernier sanctuaire de notre culture, de palper le papier, de humer l'encre, de grapiller des phrases à la sauvette comme on maraude des fruits dans le verger clos d'un couvent.
   Car oui, en dépit des dérives inhérentes, gageons que dans l'expression "Salon du Livre", le mot "livre" domine encore. Et tout le reste est littérature... D.P.

 

 
   - Le 32e Salon du Livre de Paris se tient à la Porte de Versailles, à Paris, du 16 au 19 mars.
   _____________
 
   (*) La dixième édition du Printemps du Livre de Grenoble se tiendra du 28 mars au 1er avril. Avec Olivier Adam, Rick Bass, John Berger, Arno Bertina, Cloé Delaume, Patrick Deville, Nicolas Fargues, Dany Laferrière, Hélène Lenoir, Lydie Salvaire, etc.
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14 mars 2012 3 14 /03 /mars /2012 22:32

   Ce 15 mars est, à coup sûr, une journée à marquer d'une pierre blanche. Jugez plutôt: on peut non seulement demander L'Impossible, mais il est désormais possible de l'obtenir. L'Impossible, c'est le dernier OINI de Michel Butel. OINI comme Objet imprimé non identifié. Certes, L'Impossible  est un journal, un "Autre journal"  (*) pourrait-on dire en faisant référence au précédent "joujou"  du même talentueux et obstiné patron de presse hors norme, mais il entre aussi dans sa composition un mélange de livre de poche, de revue de poésie, de dazibao, de vade-mecum du monde comme il va et, mine de rien, d'autoportrait de son "inventeur". A 72 ans, après maints enthousiasmes, une pléthore de déconvenues et un cancer, celui qui, en tant que romancier, obtint le prix Médicis 1977 pour L'Autre Amour (Mercure de France), continue de croire qu'une audacieuse liasse de pages noires d'encre et de passion est à même, sinon de sauver le monde, du moins de le débarrasser du pssitacisme qui le ronge, à plus forte raison en période préélectorale. Michel Butel est un utopiste? Oui, et alors! Grâce à lui, une fois de plus, à l'impossible tout le monde est ténu. C'est mieux, avouons-le qu'un slogan de campagne. D.P.  
 

   - L'Impossible, n°1, 128 p., 5 euros, En kiosque ce jeudi, en librairie le 23 mars (mensuel en rêvant de devenir hebdo).
   _________________
 
   (*) Huit années durant, de 1984 à 1992, Michel Butel anima L'Autre Journal ("L'époque était triste, moins qu'aujourd’hui. Le monde était féroce, moins qu'aujourd'hui. L'argent était cruel, moins qu'aujourd'hui. La gauche était de droite, moins qu'aujourd’hui", rappelle-t-il). Parmi une multitude de pépites, on n'a pas oublié le dialogue Mitterrand-Duras, la rencontre entre Charles Juliet et Christian Bobin ou l'épatant portrait de Miles Davis par Francis Marmande. Des documents collectors à retrouver dans L'Autre Journal, 1984-1992, le riche volume anthologique qui paraît ces jours-ci aux éditions des Arènes (416 p. 29,80 euros).
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13 mars 2012 2 13 /03 /mars /2012 21:34

   Ah! le "croisement des courbes"... Il y a quelque chose de l'ordre, non seulement de la tectonique des plaques, mais sans doute aussi de la gravitation universelle dans cette expression. A écouter ce mardi matin les commentateurs politiques s'exprimer depuis leur observatoire, on se serait cru dans un planétarium. Tout à coup la campagne n'était donc plus aussi terre-à-terre. Ainsi donc elle décollait comme à Baïkonour. Et nous avons pu suivre, en direct ou presque, l'instant où le sillage de la planète bleue passait au-dessus du vecteur rose. Juste quelques poussières d'étoile d'écart (28,5 contre 27%), mais tout de même...

   De façon sans précédente, la perspective galactique du premier tour de la présidentielle s'inversait. Clignotements sur les tableaux de bord de la sonde spatiale de l'Ifop. Sourire à la station UMP, crispation au pôle PS. Sauf qu'en fin de journée, se profilait un tout autre plan sur la comète, signé cette fois-ci TNS-Sofres, avec des indicateurs pour le moins différents: 30% pour Hollande et 26 pour Sarkozy qui, de surcroît, perdait deux points depuis février.
   Alors qui croire? A laquelle de ces cartes du ciel électoral se fier? Aux deux, assurément. Aux deux qui nous rappellent, chacune à sa manière, que, quel que soit le sérieux avec lequel il est réalisé, un sondage - cette projection téléscopique de l'instant - relève souvent davantage de l'astrologie que de l'astronomie.
   Atmosphère, atmosphère, à moins de quarante jours du rendez-vous aux urnes! D.P.   
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12 mars 2012 1 12 /03 /mars /2012 22:38

   "Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin". C'est à une sorte d'hommage à l'esprit de leur grand voisin de Ferney que les Suisses se sont livrés ce dimanche lors de leur votation sur une éventuelle extension du temps de vacances. Comme un clin d'oeil à l'auteur de Candide, ils ont, en effet, refusé à 67% un voeu syndical favorable au passage de quatre à six semaines de congés payés. Une proposition alléchante, sans doute, mais trop irresponsable aux yeux des citoyens de la Confédération qui, justifiant leur décision, pointent le mauvais exemple français pas si éloigné selon eux de la Grèce.

   Evidemment, vue de ce côté-ci du Jura, une telle (ab)négation fait sourire. Chez nous, c'est vrai, ce qu'on aime en Voltaire, c'est lorsqu'on croit comprendre qu'il nous incite à cultiver notre jardin les jours de RTT. Mais comparaison n'est pas raison. Entre Berne et Paris, les divergences économico-sociales sont plus larges qu'un lac alpin. Loin de notre fantomatique "Travailler plus pour gagner plus", les Hélvètes ont su depuis longtemps imposer un slogan bien à eux qui fait toute la différence: "Travailler plus pour gagner suisse". D.P.
 
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Texte Libre

Ces révolutions que

nous n'avons pas vu venir

   De retour à Bény, en ce bel hiver de givre, je relis cette carte postale que mon père garde, avec celles des étés précédents, sur le buffet de la cuisine. "Sous le ciel encore chaud de la Tunisie, nous pensons bien à toi. Ici, on ne se croirait pas à la veille de la Toussaint. À bientôt. On t'embrasse". Des mots tout simples, écrits comme toujours à la hâte, au moment de reprendre l'avion. 

   C'était à peine trois mois plus tôt. Du Cap Bon où nous faisions halte, nous avions effectué de cahotants trajets à travers le pays. Le Temple des eaux au pied du djebel Zaghouan. Le site romain de Dougga, pur poème de pierre, de vent et d'oliviers, où Abdallah, notre guide, nous avait imposé une visite pour le moins exhaustive. Les villages poussiéreux où la population s'ennuie sous les palmiers flétris. Les charrettes, les bourricots, les antiques mobylettes. La pauvreté, la dignité et, pensions-nous, la résignation.

     La résignation? Eh oui, même lorsqu'on est le témoin d'un régime sans ambiguïtés, il n'est pas toujours si simple de pressentir l'histoire en marche. Avec le recul, pourtant, il y avait eu des scènes éloquentes. Ces barrages de police un peu partout, justifiés alors par un enlèvement d'enfant. Ce jeune diplômé quêtant quelques dinars dans les majestueuses ruines de Thuburbo Majus et qui se cachait pour aborder les "nantis" que nous étions à ses yeux. Un feu couvait en lui, c'est sûr. Il n'aurait peut-être pas fallu grand-chose pour qu'il parle. Mais nous étions pressés, comme souvent.

     Et, disons-le aussi, la méfiance nous gagnait. Un soir, du côté de la cité viticole de Grombalia, un 4X4 aux vitres fumées avait rattrapé notre "Symbol" de location. Une impression se confirmait: nous étions suivis. Sans doute vaut-il mieux ne pas écrire "journaliste" à la rubrique "profession" sur les fiches de douanes à l'arrivée lorsque, quelques mois plus tôt, on a utilisé le mot "dictature" pour rendre compte de la dernière parodie de réélection présidentielle au palais de Carthage.

     Les touristes européens flânaient dans les souks. Les cornes de gazelles étaient sucrées, le vin gris de Mornag montait à la tête, octobre avait de superbes rousseurs de désert et la tiédeur des plages invitait à fermer à demi les yeux. Que voulez-vous, c'est comme ça: exportées sur place, les plus solides notions de droits de l'homme se dissolvent parfois dans le bleu de la mer...

     Pour notre part, nous aurions dû prêter davantage attention aux ardents regards noirs de toute une jeunesse rivés aux téléphones portables. La "génération Ben Ali dégage!" préparait, dans la retenue, le grand soir arabe. Le fantoche président de fer était encore omniprésent. Piètre sosie d'un acteur de série B aux cheveux teints, posant, la main sur le cœur à chaque coin de rue, dans chaque lieu public, à côté des pubs pour les biscuits "Tigato" et pour les firmes corrompues se partageant le gâteau.

     Et voilà. Maintenant nous sommes au début 2011. Dans l'odeur du jasmin et de la poudre, dans le bruit des youyous et des balles, la Tunisie a fait sa "Révolution Facebook". Bonheur de découvrir ces incroyables images à la télévision qui en rappellent d'autres. À Berlin non plus, nous n'avions rien vu venir en novembre 1989. Pas plus qu'à Bucarest le mois suivant. Pas plus qu'au Caire ces dernières semaines...

     Nous parlons de tout cela, ce soir, dans cette ferme de Bresse où, depuis plus de trois ans, mon père veille seul avec son chien et ses cartes postales. Celle-ci, un peu plus ancienne, a été postée de Louxor: "Le printemps égyptien est doux. De part et d'autre du Nil, des merveilles nous attendent. À bientôt. On t'embrasse". Tout à l'heure, il nous rappellera comment lui aussi a retrouvé un jour la liberté. C'était en janvier 1945. L'armée russe avançait. Les portes du stalag de Silésie où il venait de passer plus de cinq ans s'ouvraient. Il allait encore mettre plus de quatre mois pour traverser, à pied et la faim au ventre, un no man's land de charniers, de ruines et de spectres hagards.

     Mais ceci est une autre histoire, direz-vous. Bien sûr. N'empêche, la Liberté, d'où qu'elle vienne, d'où qu'elle revienne, est la même. Au Nord ou à l'Est hier. Au Sud aujourd'hui. Dans nos sursauts collectifs. Dans nos émois partagés. Par l'étroite fenêtre aussi, parfois, de nos petites perceptions occidentales. D.P.

(Cette chronique a été publiée

dans l'hebdomadaire "Voix de l'Ain",

n° 3433, semaine du 11 au 18 février 2011). 

  

La carte de la gloire,

le territoire de l'oubli

   Le triomphe de Michel Houellebecq nous réjouit. Nous fûmes suffisamment déçus par ses échecs au Goncourt en 1998, avec Les Particules élémentaires, et en 2005, avec La Possibilité d'une île, pour ne pas nous féliciter de sa victoire, lundi dernier, à la troisième "tentative". Et cela d'autant plus que La Carte et le territoire (Flammarion) est un roman, à la fois désenchanté et jubilatoire, qui s'inscrit à merveille dans l'air du temps de ce mois de novembre 2010 où, sous la résignation apparente, se profile une très énergique "extension du domaine de la lutte".
   Le lendemain du prix, nous écoutions l'"heureux"  lauréat, sur France Inter, exhorter les auditeurs à ne jamais baisser les bras. "Ne vous laissez pas emmerder, soyez libres!", clamait-il. Magnifique, Michel! comme dirait Drucker qui ne va sans doute pas tarder à programmer un"Vivement dimanche"  houellebecquien. Il faut dire que ce matin-là, le malicieux écrivain à la paupière lasse comme ses anoraks réussissait une sacrée performance. Il volait carrément la vedette au général de Gaulle dont on célébrait pourtant, un peu partout ailleurs, le quarantième anniversaire de la disparition. Et lorsque l'invité déclara un brin péremptoire: "On n'a pas de devoirs envers son pays, on est des individus, c'est tout!", on a bien cru entendre, en bruit de fond radiophonique, le héros de Colombey se retourner dans sa tombe, pour autant que sa gigantesque stature posthume le lui en laissait le loisir.
   Tant pis pour "l'homme du 18 juin", c'est celui du 8 novembre qui était ici à l'honneur! La gloire est ainsi faite. L'enthousiasme du moment peut balayer d'un insolent revers de manche de parka fripée la majestuosité d'un uniforme. Voilà bien à quoi nous songions en écoutant ce drôle de fan de Jean-Pierre Pernaud et de Julien Lepers nous rappeler que "la France est un hôtel, pas plus".
   Injustice? Affaire de circonstances, c'est tout, évitons les grands mots. D'ailleurs, s'il y en a un qui est déjà rompu aux fatals soubresauts de la renommée, c'est à l'évidence Michel Houellebecq lui-même. "C'est curieux comme les choses changent..." fait-il dire au père de son double, à la page 217 de son opus désormais ceint de la prestigieuse bande rouge. Oui, les choses changent vite et bien malin qui pourrait évaluer la durée du rayonnement de celui qui, il n'y a pas si longtemps encore, était conspué à l'unanimité, ou presque.
   Comment pouvait-on, dans un contexte analogue, ne pas penser, au moment de l'attribution du prix, à un lauréat précédent qui vient de disparaître dans une assez scandaleuse indifférence? Lorsqu'il fut sacré, en 1968, pour Les Fruits de l'hiver, lui aussi capta tous les regards. Lui aussi éclipsa momentanément de Gaulle, avant que la chienlit ne déferle. Lui aussi fit des déclarations brutes de décoffrage. Lui aussi pesta contre les travers de la société du moment. Lui aussi réhabilita l'âme des provinces et des bourgades. Lui aussi fut traité de populiste. Lui aussi aimait les chiens. Lui aussi lorgnait vers l'Irlande. Lui? Il s'appelait Bernard Clavel et il a signé plus de quatre-vingts ouvrages dévorés, loin des chapelles, sinon celles du Jura aux toits de pierre et de bois, par des millions de gens.
  Comprenons-nous bien: il ne s'agit pas de comparer les mérites respectifs du "dépressif" du Gâtinais et du bûcheron franc-comtois. Leurs oeuvres, pas plus que leurs démarches, leurs postures et leurs convictions - quoi que... - n'offrent de vraies similitudes. Qu'on nous permette simplement d'y mieux mesurer, parfois jusqu'au vertige, l'indécent grand écart auquel sont soumises, au fil des ans, ces notions floues que sont, en art, le goût et la reconnaissance, l'emballement et la postérité, le lâchage et la fidélité.
   Allez, terminons par une hypothèse. Et si, un de ces quatre, Michel Houellebecq rédigeait un vibrant éloge de Bernard Clavel? Dans La Carte et le territoire, il rend bien un hommage aussi inattendu sous sa plume que mérité pour l'intéressé, à un autre laissé-pour-compte de l'ingrat monde des Lettres: Jean-Louis Curtis (1917-1995). Curtis avait lui aussi obtenu le Goncourt. C'était en 1947 pour Les Forêts de la nuit. Ces forêts où il rôde aujourd'hui, si loin des splendeurs de chez Drouant, avec Clavel et tant d'autres, avant que l'histoire littéraire ne rende son jugement dernier. Au minimum dans un siècle ou deux, "particules élémentaires" comprises. D.P.
(Cette chronique a été publiée,

dans une version légèrement modifiée,

dans l'hebdomadaire "Voix du Jura",

n° 3452, semaine du 20 au 26 janvier 2011). 

 

Ferrat, Chabrol:

l'émotion consolatrice
   Drôles d'hommages, quand on y pense. Il y a quelques mois, la France, larme printanière à l'oeil et lyrisme aragonien aux lèvres, n'en finissait plus de saluer Jean Ferrat. La télévision nationale, on s'en souvient, n'hésita pas à retransmettre en direct les obsèques de l'"échappé"  ardéchois, un peu à la façon d'une étape de la "Grande boucle" dans un col cévenol. Et les foules bigarrées ne cessent, depuis, de se bousculer dans l'étroit cimetière basaltique, lors d'un fervent ballet qui ne manquerait pas d'agacer le discret compagnon des petites routes et des pensées rebelles.
   C'était en mars dernier, entre les deux tours d'une élection que les "bonnes gens"  boudèrent en une obstination inversement proportionnelle à celle qu'ils insufflèrent dans leur "au revoir" au chantre de La Montagne. Et voici donc qu'un semestre plus tard disparaît Claude Chabrol, sous un concert de louanges et face une émotion, certes pas tout à fait de la dimension de la précédente, mais néanmoins étonnante par son impact à la fois médiatique et intimiste.
   Holà, que se passe-t-il donc pour qu'un pays peu réputé pour aimer ses artistes - c'est un euphémisme - manifeste ainsi, coup sur coup, sa sympathie et son chagrin? Un tel engouement se justifie évidemment, au-delà de la force des couplets ou des films des deux créateurs, par la somme d'admiration et de proximité qu'ils inspiraient, chacun de son côté. Le premier par son insolente tendresse et ses engagements jamais feints. Le second par son observation espiègle et grinçante de la société. Mais sans doute faut-il voir également, dans ces effets conjugués de complicité populaire, des éléments d'ordre plus circonstantiels. L'interprète de Ma Môme et le cinéaste du Boucher, dans des registres répétons-le fort différents, n'en incarnaient pas moins l'un et l'autre, y compris sans doute jusque dans les propres limites de certaines de leurs oeuvres, une honnêteté, un goût du travail bien fait, un attachement à la mémoire et un indéfectible respect des individus. Autant de valeurs, faut-il le rappeler, qui font particulièrement défaut en une époque de cynisme roi, de politique dévoyée, de chasse aux minorités ethniques, de charters vrombissant d'indécence sur le tarmac glissant des campagnes électorales...
   Impossible de réécouter une chanson de Ferrat ou de se "repasser" un film de Chabrol sans s'imprégner des bénéfiques célébrations de la patience, de la malice, de la tolérance et de la liberté. Et puis, avons-le, nous ressentions une vraie consolation à les voir l'un et l'autre, moustache frémissante ou pipe en bouche, parler soupes d'autrefois, vins de terroir et pourfendre en se marrant "les cons qui n'arrêtent pas de voler et les autres de les regarder", cela en une époque où la fumée conviviale, le verre entre amis et l'humour décapant tombent sous le coup de la loi, alors que la "bêtise d'Etat" entache le pays du droit de Roms. 
   Entre "ombre faite humaine" et "oeil de Vichy", entre "amour cerise"  et adultères provinciales, Jean Ferrat et Claude Chabrol étaient tous deux, à leur manière, d'Antraigues à Sardent, d'éloquents refrains en travellings suggestifs, inscrits à l'inventaire de nos monuments historiques familiers. Continuons à nous précipiter pour la visite en groupes de leurs battements de coeur, de leurs ricanements, de leurs univers, de leur exemplarité. Alléluia et Moteur! D.P.

   

 La rentrée littéraire,

quelle vacherie!
 Elle est retrouvée. Quoi? La rentrée littéraire qui n'a, avouons-le, pas grand'chose à voir avec l'éternité rimbaldienne. Les libraires transpirent. Les attachées de presse s'enfièvrent. Les chroniqueurs frottent leurs lunettes et affûtent leur sens critique. Un peu partout on compte, on compare, on spécule. Au juste, 701 romans, dont 497 français, ça fait combien de plus, de moins ou de pile poil pareil que l'année dernière qui, elle-même, etc. Drôle de phénomène bien de chez nous que cette espèce de foire d'automne où l'on remplace les bestiaux par des bouquins et les viriles clameurs des enchères par des maquignonnages autour des prix. Palpez un peu cette Nothomb, vous m'en direz des nouvelles. Et le dernier fleuron de la race Houellebecq, visez-moi cette encolure. 
   S'il y en a une qui ne risque pas de s'offusquer de la métaphore bovine, c'est bien Claudie Gallay. La petite femme aux yeux bleu pervenche, propulsée directement de ses terreuses origines nord-iséroises aux "déferlantes" du succès, a écrit son nouvel opus, L'Amour est une île, (Actes Sud), dans sa bergerie du Charolais. Avec des broutards crème meuglant sous sa fenêtre. Avec un ciel pluvieux comme vache qui pisse. La-bas, du côté de La Clayette et de Semur, il y a les prés sans Saint-Germain. Et les éleveurs, qui tordent leurs casquettes à l'heure d'écorner leurs troupeaux, se fichent de l'embouche romanesque comme de la première litière de leur stabulation.
   Ils ne dévoreront ni Despentes, ni Forest, ni Volodine. Ni Linda Lê, ni Adam, ni Claudel. Et encore moins Breat Easton Ellis et J.M. Cootzee. Pas le temps. Propos un brin savants. Bref, un monde qui n'est pas le leur. Claudie, ce n'est pas pareil. Elle est presque d'ici. Elle cause comme l'ultime épicière du coin qui fait dépôt de pain et de journaux. Pas mince, le compliment.
    Cette fois-ci, c'est vrai, elle s'est embarquée du côté du festival d'Avignon l'année de la grève des intermittents. Evidemment, on s'en fiche un peu sur les rives de la Grosne, de la Guye ou du Grison. Mais sûr, la prochaine fois, elle parlera des gens du cru. A commencer, peut-être, par les habitants de Saint-Ythaire. Saint-Ythaire, c'est entre Bonnay et Curtil-sous-Burnand. 122 âmes en colère contre le projet d'implantation de cinq éoliennes. Un super sujet pour l'écrivain qu'on a même aperçue l'autre soir au "Vingt heures" de TF1.
    Les révoltés de Saint-Ythaire? A moins que ce ne soient les Don Quichotte de Bény. Bény, c'est au coeur de la Bresse, de l'autre côté de la Saône. Là, c'est contre la future Ligne à grande vitesse qu'on se mobilise à coups de calicots et de banderoles accrochés aux barrières des fermes et des villas avec, parfois, des slogans en patois: "LGV, to ka t'nallo!" ("LGV, tu n'as qu'à t'en aller"!).
   Des hélices géantes bientôt essaimées dans le paysage si cher jadis aux abbés de Cluny ou des trains fous écrasant prochainement l'AOC des célèbres volailles aux pattes bleues. Fichue alternative, quand on y pense. D'autant plus que, dans ce décor de pseudo-polar rural, on ne discerne pas la moindre librairie à l'horizon. Alors, dites, où c'est qu'on va les trouver, à Saint-Ythaire, à Bény ou ailleurs, les 701 titres annoncés? Houellebecq a raison: il convient de revoir de toute urgence "La carte et le territoire". Ah! quelle vacherie, par ici, la rentrée littéraire. (Fin août 2010). D.P.

 

Quelques nouvelles de par ici
 
 
    Je vais vous donner un peu des nouvelles de par ici. C'est où par ici? C'est chez moi. Enfin, je veux dire pas loin. A la rigueur juste à côté. Le décor, vous le connaissez. Il y a un village avec son clocher vaguement roman. Le presbytère transformé en gîte rural. L'épicerie où l'on vend des caramels pour les gosses et des asticots pour la pêche. Le calme règne jusqu'au milieu de l'après-midi. C'est à ce moment-là que les tracteurs ramènent les voitures de foin dans les fermes. Les travaux agricoles, cette année, quelle galère: on est passé directement de l'hiver du mois de mai à la canicule du solstice! Vers dix-huit heures, dix-huit heure trente, les gosses font des pirouettes à bécane et les ados, sur la placette, gloussent dans leurs téléphones portables sans jamais déclarer forfait. Ensuite, le boulodrome de fortune prend  doucement des allures de petit G20 provincial.
    Imperturbable, l'employé municipal arrose les fleurs. Ou ce qu'il en reste. Le week-end dernier, des dadais en goguette ont piétiné les terre-pleins. "Saloperie de désoeuvrés!" maugrée Jean en lisant l'entrefilet dans la chronique locale. Jean, c'est le facteur. Après sa tournée, il aime bien prendre un verre. Le seul café qui n'a pas encore baissé rideau aligne trois tables sur le trottoir. Les autres troquets ont tous fermé. Trop de travaux pour se mettre aux normes. En sirotant son panaché, le préposé s'attarde sur le journal du coin. Les décès, les mariages, les naissances, les accidents... Il lit aussi le billet, en haut à gauche de la page 2. Il y a même la photo du chroniqueur qui tient un bouquin dans ses mains. En regardant de près, on découvre le titre et l'auteur. C'est Après beaucoup d'années de Philippe Jaccottet.
    Jaccottet est un immense poète qui vit dans les parages. Mais personne ne le connaît vraiment. Jean s'en fiche. Lui, ce qu'il recherche dans son canard, ce sont les infos pratiques. Ou les échos du conseil municipal. L'annonce des fêtes d'été. Les vide-greniers des alentours. Mais à la Une, il y a cette photo. Un ministre et sa femme "dans la tourmente". Eric et Florence Woerth, ils s'appellent. Pierrot, le patron du café, qui vient faire un brin de causette à Jean, prononce ce nom à sa façon. Il dit "Voerte" et ça sonne un peu comme un hommage aux absinthes verlainiennes d'autrefois. "Tous pareils, hein, y'en a pas un pour racheter l'autre!". Jean, le regard rivé aux résultats du "Mondial" de foot et au classement général du Tour de France, ne répond rien. Ou alors il fait "hum hum" et bien malin qui pourrait comprendre si c'est une approbation ou l'inverse. 
  Rien ne bouge, ou presque. Il y a juste un soupçon d'électricité dans l'air. La grêle est annoncée pour le soir mais, c'est bien connu, "à la météo, ils se trompent tout le temps...". N'empêche, il faut hâter la fenaison. Demain à l'aube, les fourches hydrauliques des colossaux Renault ou John Deere payés à crédit planteront leurs dents dans ces rouleaux herbeux qui, au mitan des parcelles de la PAC, ressemblent aux chignons lavande des aïeules de ce "pays". Ce "pays" qui pleure et qui rit, qui meurt et qui vit. Ce "pays" qui attend les touristes. Ce "pays" en jachère où, dans les villas des lotissements en extension, Internet remplace désormais l'épicier qui faisait jadis sa tournée en klaxonnant à travers des hameaux pleins de vieux taiseux et de chiens tout en gueule. 
  Voilà, ça se passe par ici un jour brûlant de juillet. Plus tard, peut-être, je vous donnerai des nouvelles de par là-bas. C'est où par là-bas? C'est du côté de par ici. Si jamais, un de ces quatre, vous avez l'occasion, arrêtez vous quelques instants, on parlera un peu de Jaccottet. "Faites passer, disait la terre elle-même, ce matin-là, de sa voix qui n'en est pas une. Mais quoi encore? Quelle consigne?" (Juillet 2010). D.P.
 

    

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