Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
8 mai 2013 3 08 /05 /mai /2013 21:22

  Avouez qu'avec une histoire comme ça, on peut se demander à quoi servent les scénaristes et les romanciers. Quelques heures après la révélation des faits, on en est encore tout abasourdi. Trois filles de 23, 27 et 32 ans sont restées, une dizaine d'années durant, les captives martyres d'un trio de frères barbares, en plein coeur de l'Ohio, et cela sans éveiller le moindre soupçon du voisinage et des enquêteurs. Avec, de surcroît, un enfant né du viol de l'une des prisonnières. Si, par exemple, un Philip Roth avait remis un manuscrit qui raconte ça à son éditeur, ce dernier lui aurait de toute évidence recommandé de ne plus fumer la  moquette.
   Mais bon, voilà, passé l'instant de doute, il faut s'y faire, on n'est pas dans la fiction et force est d'admettre qu'il y a vraiment des circonstances où la réalité a une imagination plus que débordante: dévastatrice. Certes, l'Amérique en a vu d'autres et il est peu probable qu'on s'y interroge sur les failles d'une société où la cécité - effective ou feinte - est plus forte encore que l'indifférence. Rappelons qu'en 2009, dans le même quartier de Cleveland, onze corps de prostituées avaient été retrouvés dans ce qu'on appela "la maison de l'horreur".
   Comment expliquer que, dans ce pays où chacun porte un flingue, on puisse être aussi désarmé face à ces récurrentes monstruosités? Voilà bien une question qui nous laisse tous - pardon d'en appeler à la chanson - dans un état proche de l'Ohio. D.P.

Partager cet article
Repost0
7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 21:01

  Re-ma-nie-ment. Ça y est, François Hollande  les a prononcées ces fameuses quatre syllabes auxquelles tout le monde songe depuis plusieurs semaines. "Prononcées", c'est une façon de parler. Nous, on n'a rien entendu, on l'a simplement lu. Pas n'importe où, toutefois: dans le dernier Paris Match. C'est suffisant pour qu'on se prenne à y croire, l'oeil rivé au calendrier.

   Alors, monsieur le Président, elle est programmée pour quand, cette modification de l'organigramme gouvernemental? Eh bien, elle aura lieu - tenez-vous bien - "en son temps". Une drôle façon de tergiverser qui n'est pas sans rappeler un vieux sketch de Fernand Raynaud. Si, vous savez, celui dans lequel un gradé humilie un troufion qui, à la question "Combien de temps met le fût du canon pour refroidir", est sommé de répondre: "Un-cer-tain-temps!".

   Nous voilà donc bien avancés. Et comme si ce n'était pas assez de vraies fausses confidences, le chef de l'Etat, malicieux en diable soit dit en passant, ajoute que "personne n'est protégé" mais qu'il a "besoin de tous". Là, ce n'est plus du Fernand Raynaud, c'est du tango argentin.

   Bref, pour nous résumer, en ce "printemps des cons", comme dirait l'autre, on est sûr d'une chose. Le changement, c'est pas tout à fait maintenant mais presque. A moins que ce soit un peu plus tard. Quant au fût du canon social, aux dernières nouvelles il est toujours brûlant. D.P. 

Partager cet article
Repost0
7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 09:30

23-24-avril-2013--Val-de-Loire--Bourgogne-141-copie-1.jpgMon billet dans l'hebdomadaire Voix de l'Ain de la semaine dernière (vendredi 26 avril, n° 3548) s'intitule "Voisins de coeur" (p. 10). Celui de cette semaine (3 mai), "Juste un brin",  sera disponible à la lecture un peu plus tard sur ce blog.

 

(Cliquez sur l'image pour l'agrandir). 

Partager cet article
Repost0
6 mai 2013 1 06 /05 /mai /2013 21:06

 Lui, la seule transparence qu'il revendique, c'est celle du lagon. A presque 82 ans et équipé d'un lot de casseroles à faire pâlir le vainqueur de Top Chef, Gaston Flosse revient aux "affaires" (les guillemets sont de circonstances). Même si les chiffres des élections territoriales sont encore provisoires, le résultat définitif ne fait  plus de doute: le sénateur autonomiste proche de Jacques Chirac sera bel et bien le prochain président de la Polynésie.
   Evidemment, il n'y a pas beaucoup de place, dans une métropole accaparée par "les" un an de François Hollande à l'Elysée, pour s'indigner de cette situation relevant, au demeurant, de la démocratie. Pourtant, à la réflexion, Flosse promu sauveur dans son fief, c'est un peu comme si, ici, on appelait Jérôme Cahuzac pour nous sortir de l'ornière.
   Bah! de nos petites prérogatives citoyennes, le "vieux lion" s'en fout. Lui, il croule autant sous les condamnations que sous les félicitations. Aux dernières nouvelles, il aurait même reçu un coup de fil chaleureux du ministre des Outre-mer, Victorin Lurel. Gaston, y'a l' téléfon qui son! D.P.

Partager cet article
Repost0
5 mai 2013 7 05 /05 /mai /2013 22:32

   Un an! Un an, d'habitude, c'est tellement important qu'on met le pluriel On ne dit pas qu'on célèbre le premier anniversaire, mais qu'on fête "les" un an. Nul risque que François Hollande se singularise ainsi douze mois pile après son accession à l'Elysée. Car quand bien même se doutait-il que ce serait dur - prédiction murmurée la mine grave, entre deux anaphores enthousiastes - , il ne pouvait imaginer un tel plongeon dans les sondages, une telle contestation de son action ; bref, un aussi profond désamour.
   Quand va-t-il mener une véritable politique de gauche? A quel moment prouvera-t-il qu'il n'oublie pas ses promesses?  Est-il si différent de son prédécesseur? A ces questions, les plus fréquemment entendues en cette très symbolique date, s'en ajoute évidemment une autre: comment tient-il? Comment un homme, sur qui repose le devenir d'un grand pays en crise, peut-il oeuvrer sereinement dans ce climat, non seulement de perpétuelle défiance, mais aussi de hargne mélanchoniste, de cacophonie au sein de sa propre famille politique et, pire, de rupture avec le peuple qui l'a élu?
   Oui, voilà sans doute ce qui étonne le plus aujourd'hui. Qui étonne, qui fait peur ou... qui épate. Car même les plus injustes envers le Président se doivent de lui reconnaître au moins une qualité. Celle qui consiste à demeurer inflexible dans la tempête. De maintenir, selon la formule, le cap. Notamment en répétant qu'à la fin de l'année la courbe du chômage s'infléchira.
   Chiche? En tout cas, ce sera là le vrai anniversaire et si jamais ce pronostic - auquel personne à l'heure actuelle ne croit - se réalise, François Hollande méritera vraiment le gâteau qu'il ne se verra pas offrir en ce sombre 6 mai 2013. Jour sans bougie ni flamme. Jour de flapi birthday to you. D.P.     

Partager cet article
Repost0
29 avril 2013 1 29 /04 /avril /2013 19:15

  

   Livre Annie ButorÀ quelques mois du vingtième anniversaire de la mort de Léo Ferré - le 14 juillet prochain -, c'est un autre visage de l'"anar au grand coeur" que l'on découvre ici: intimiste et cabotin, aimant et révolté, fou de maisons sans confort et d'animaux accaparants, plein de prévenance et de mauvaise foi. Un portrait signé Annie Butor, la fille de Madeleine, seconde épouse d'un chanteur qui, dès les années 50, éleva l'enfant comme si c'était le sien.
   Une belle histoire qui bascula, en 1968, dans la tragédie "chimpanzéïfiée" du château lotois de Perdrigal. "Pépée", la guenon aux "mains comme des raquettes" qu'Annie était priée d'appeler "Seu-soeur", s'empara du pouvoir. L'enfer n'était pas loin. La suite? On ne la connaissait guère jusque-là, ou alors qu'à travers la seule version du libertaire exilé en Toscane où il prit, du reste, un farouche plaisir à caviarder les textes en référence à ce passé.

   Le livre de la "Jolie môme" - c'est pour elle que son "Pouta" de beau-père écrivit ce qui fut l'un de ses plus grands succès - est précis, implacable, émouvant, pudique, jamais accusateur ni revanchard. Fallait-il le publier? Oui, assurément, tant il éclaire souvent, d'une magnifique lumière en biais, le contexte de l'un des plus bouleversants répertoires de la chanson française de l'après-guerre. Sans compter qu'on y croise, précieux témoignages s'il en est, les figures de Breton, d'Aragon, de Louise de Vilmorin, de Caussimon ou du Prince Rainier. 
   Il faut lire cette reconstitution d'une trajectoire artistique et privée, où l'admiration côtoie l'incompréhension plus que le dédain, et dont le principal mérite est de réhabiliter avec force la "muse" des années charnières entre misère et gloire, aussi haïe soudain qu'elle fut célébrée auparavant. Comment voulez-vous que j'oublie... Le titre de l'ouvrage d'Annie Butor, sans point d'interrogation, sonne à la fois comme l'expression d'une exaltation et d'un tourment permanent. Ce que confirme aux dernières pages l'auteur: "Avec le temps j'aime encore Léo malgré tout, sentiment paradoxal fait de tendresse et de rancune". D.P.

   Comment voulez-vous que j'oublie... Madeleine et Léo Ferré 1950-1973 d'Annie Butor, Préface de Benoîte Groult, Phébus, 211 p., 17 euros.
Partager cet article
Repost0
28 avril 2013 7 28 /04 /avril /2013 20:23
   Marre, oui, vraiment marre de l'austérité. A fond d'accord avec le Parti socialiste. La faute à Merkel? Mais non, là Angela n'y est pour rien, la pôôôvre. A moins qu'elle se permette de nous envoyer en douce, façon de parler, quelque dépression venue de la Baltique. Car, évidemment, on l'aura compris, l'austérité qu'on ne supporte plus est avant tout atmosphérique.
   Passe encore que, à la veille du 1er-Mai, l'économie soit gelée et la cote de Hollande en pleine tempête mais si, en, plus, il faut se vêtir comme à Noël! Et le pire, c'est qu'on ne voit pas qui est en mesure d'apporter un peu de réchauffement dans nos relations avec ce satané printemps en faillite. La seule chose qu'on puisse espérer c'est que, prenant modèle sur Jean-Marc Ayrault, Joël Collado envoie un tweet d'apaisement à la chancelière céleste qui doit bien, quelque part, régir la pluie et le beau temps.
   En français, en allemand, en volapük, en espéranto, peu importe, on s'en fiche, mais qu'il tweete. Et qu'on entende à nouveau les oiseaux gazouiller! D.P.
Partager cet article
Repost0
26 avril 2013 5 26 /04 /avril /2013 12:38

Mon billet dans l'hebdomadaire Voix de l'Ain de la semaine dernière (vendredi 19 avril, n° 3547) s'intitule "Transparence de façades" (p.8). Celui de cette semaine (26 avri23-24-avril-2013--Dombes--Macon--muguet-028.jpgl), "Voisins de coeur",  sera disponible à la lecture un peu plus tard sur ce blog.

 

(Cliquez sur l'image pour l'agrandir). 

Partager cet article
Repost0
25 avril 2013 4 25 /04 /avril /2013 21:41

      Ce qu'il y a de terrible avec le chômage c'est que, même lorsque le chiffre qui vient de tomber est conforme aux prévisions, il provoque néanmoins une déflagration. Et heureusement, si l'on ose dire. Il faut y voir la preuve qu'on ne s'habitue pas - et, surtout, qu'on ne se résigne pas - à ce qui constitue pourtant, hélas, notre environnement familier. Ainsi, le chiffre de 3.224.000 demandeurs d'emploi dévoilé ce jeudi soir, dépassant le triste record de janvier 1997, agit-il comme une calamité climatique. On a beau se savoir à la saison des orages, on n'en déplore pas moins la violence de la foudre, et cela en dépit de l'alerte préalablement émise.

   Courir se mettre à l'abri? Oui, mais où? Il nous reste à écouter François Holande répéter, depuis la Chine, que l'emploi se doit plus que jamais d'être la "grande cause nationale". Ou alors - l'occasion nous en fut donnée après le journal de vingt heures de France 2 - à assister, à l'opposé, au show permanent de Jean-Luc Mélenchon dans l'émission Des paroles et des actes. Ce qui le caractérise, c'est, on ne l'ignore plus, une vivacité d'esprit et un ton qui ne laissent guère de place au débat. Et c'est peu dire qu'on a eu droit à la totale. Revendiquant un "parler dru et cru" quitte à singer Georges Marchais jusqu'à la caricature, il a mis un malin plaisir, non dénué d'agressivité, à transformer ses interlocuteurs en Elkabbach et Duhamel de l'époque de Cartes sur table. La méthode est simple. Elle consiste à déstabiliser les interlocuteurs, fût-ce en les ridiculisant, afin de ne surtout pas répondre à leurs questions.

   On peut s'en amuser un moment. Mais on peut se dire aussi qu'il y a quelque chose d'indécent dans un tel numéro de voltige émanant d'un candidat autoproclamé à Matignon. A plus forte raison au moment où le dernier taux du chômage vient de s'abattre. "Dru et cru", et si loin de la société du spectacle politique. D.P.

Partager cet article
Repost0
22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 21:01

    Coucou, la revoilou. Qui ça? Mais la morale à l'école, pardi! Evidemment, dit comme ça, c'est plutôt une bonne chose. Parler du bien et du mal en classe permettra peut-être à certains de mieux aborder Nietzsche plus tard. Sans compter qu'avoir quelques solides repères "sociétaux", ça peut toujours servir dans la vie. Et puis, entre nous, les élèves devraient avoir tout à gagner d'entendre répéter qu'il ne faut pas... Qu'il ne faut pas quoi? Eh bien, mentir, par exemple. Mentir comme... Bon, passons.
   Comment ne pas éviter, pourtant, un vague sentiment de brassage d'air dans la réaffirmation d'une telle volonté pédagogique? Car, sauf si on a la berlue, il semble que Vincent Peillon ne soit vraiment pas le premier à réinvestir dans ce qui fut la discipline reine des Hussards noirs de la République. Jean-Pierre Chevènement y pressentait déjà, à la fin des années 90, un efficace remède anti-"sauvageons". Et Darcos, et Châtel, alouette...
    A croire que les annonces n'ont jamais été suivies d'applications. Bref, il se pourrait bien que cette histoire-là ne soit qu'une ritournelle. Pas une fable, non, parce que dans une fable, tout le monde le sait, il y a... une morale à la fin. D.P. 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog de Didier Pobel
  • : L'usage des jours (livres, poésie, voyages, journal, impressions...)
  • Contact

Texte Libre

Ces révolutions que

nous n'avons pas vu venir

   De retour à Bény, en ce bel hiver de givre, je relis cette carte postale que mon père garde, avec celles des étés précédents, sur le buffet de la cuisine. "Sous le ciel encore chaud de la Tunisie, nous pensons bien à toi. Ici, on ne se croirait pas à la veille de la Toussaint. À bientôt. On t'embrasse". Des mots tout simples, écrits comme toujours à la hâte, au moment de reprendre l'avion. 

   C'était à peine trois mois plus tôt. Du Cap Bon où nous faisions halte, nous avions effectué de cahotants trajets à travers le pays. Le Temple des eaux au pied du djebel Zaghouan. Le site romain de Dougga, pur poème de pierre, de vent et d'oliviers, où Abdallah, notre guide, nous avait imposé une visite pour le moins exhaustive. Les villages poussiéreux où la population s'ennuie sous les palmiers flétris. Les charrettes, les bourricots, les antiques mobylettes. La pauvreté, la dignité et, pensions-nous, la résignation.

     La résignation? Eh oui, même lorsqu'on est le témoin d'un régime sans ambiguïtés, il n'est pas toujours si simple de pressentir l'histoire en marche. Avec le recul, pourtant, il y avait eu des scènes éloquentes. Ces barrages de police un peu partout, justifiés alors par un enlèvement d'enfant. Ce jeune diplômé quêtant quelques dinars dans les majestueuses ruines de Thuburbo Majus et qui se cachait pour aborder les "nantis" que nous étions à ses yeux. Un feu couvait en lui, c'est sûr. Il n'aurait peut-être pas fallu grand-chose pour qu'il parle. Mais nous étions pressés, comme souvent.

     Et, disons-le aussi, la méfiance nous gagnait. Un soir, du côté de la cité viticole de Grombalia, un 4X4 aux vitres fumées avait rattrapé notre "Symbol" de location. Une impression se confirmait: nous étions suivis. Sans doute vaut-il mieux ne pas écrire "journaliste" à la rubrique "profession" sur les fiches de douanes à l'arrivée lorsque, quelques mois plus tôt, on a utilisé le mot "dictature" pour rendre compte de la dernière parodie de réélection présidentielle au palais de Carthage.

     Les touristes européens flânaient dans les souks. Les cornes de gazelles étaient sucrées, le vin gris de Mornag montait à la tête, octobre avait de superbes rousseurs de désert et la tiédeur des plages invitait à fermer à demi les yeux. Que voulez-vous, c'est comme ça: exportées sur place, les plus solides notions de droits de l'homme se dissolvent parfois dans le bleu de la mer...

     Pour notre part, nous aurions dû prêter davantage attention aux ardents regards noirs de toute une jeunesse rivés aux téléphones portables. La "génération Ben Ali dégage!" préparait, dans la retenue, le grand soir arabe. Le fantoche président de fer était encore omniprésent. Piètre sosie d'un acteur de série B aux cheveux teints, posant, la main sur le cœur à chaque coin de rue, dans chaque lieu public, à côté des pubs pour les biscuits "Tigato" et pour les firmes corrompues se partageant le gâteau.

     Et voilà. Maintenant nous sommes au début 2011. Dans l'odeur du jasmin et de la poudre, dans le bruit des youyous et des balles, la Tunisie a fait sa "Révolution Facebook". Bonheur de découvrir ces incroyables images à la télévision qui en rappellent d'autres. À Berlin non plus, nous n'avions rien vu venir en novembre 1989. Pas plus qu'à Bucarest le mois suivant. Pas plus qu'au Caire ces dernières semaines...

     Nous parlons de tout cela, ce soir, dans cette ferme de Bresse où, depuis plus de trois ans, mon père veille seul avec son chien et ses cartes postales. Celle-ci, un peu plus ancienne, a été postée de Louxor: "Le printemps égyptien est doux. De part et d'autre du Nil, des merveilles nous attendent. À bientôt. On t'embrasse". Tout à l'heure, il nous rappellera comment lui aussi a retrouvé un jour la liberté. C'était en janvier 1945. L'armée russe avançait. Les portes du stalag de Silésie où il venait de passer plus de cinq ans s'ouvraient. Il allait encore mettre plus de quatre mois pour traverser, à pied et la faim au ventre, un no man's land de charniers, de ruines et de spectres hagards.

     Mais ceci est une autre histoire, direz-vous. Bien sûr. N'empêche, la Liberté, d'où qu'elle vienne, d'où qu'elle revienne, est la même. Au Nord ou à l'Est hier. Au Sud aujourd'hui. Dans nos sursauts collectifs. Dans nos émois partagés. Par l'étroite fenêtre aussi, parfois, de nos petites perceptions occidentales. D.P.

(Cette chronique a été publiée

dans l'hebdomadaire "Voix de l'Ain",

n° 3433, semaine du 11 au 18 février 2011). 

  

La carte de la gloire,

le territoire de l'oubli

   Le triomphe de Michel Houellebecq nous réjouit. Nous fûmes suffisamment déçus par ses échecs au Goncourt en 1998, avec Les Particules élémentaires, et en 2005, avec La Possibilité d'une île, pour ne pas nous féliciter de sa victoire, lundi dernier, à la troisième "tentative". Et cela d'autant plus que La Carte et le territoire (Flammarion) est un roman, à la fois désenchanté et jubilatoire, qui s'inscrit à merveille dans l'air du temps de ce mois de novembre 2010 où, sous la résignation apparente, se profile une très énergique "extension du domaine de la lutte".
   Le lendemain du prix, nous écoutions l'"heureux"  lauréat, sur France Inter, exhorter les auditeurs à ne jamais baisser les bras. "Ne vous laissez pas emmerder, soyez libres!", clamait-il. Magnifique, Michel! comme dirait Drucker qui ne va sans doute pas tarder à programmer un"Vivement dimanche"  houellebecquien. Il faut dire que ce matin-là, le malicieux écrivain à la paupière lasse comme ses anoraks réussissait une sacrée performance. Il volait carrément la vedette au général de Gaulle dont on célébrait pourtant, un peu partout ailleurs, le quarantième anniversaire de la disparition. Et lorsque l'invité déclara un brin péremptoire: "On n'a pas de devoirs envers son pays, on est des individus, c'est tout!", on a bien cru entendre, en bruit de fond radiophonique, le héros de Colombey se retourner dans sa tombe, pour autant que sa gigantesque stature posthume le lui en laissait le loisir.
   Tant pis pour "l'homme du 18 juin", c'est celui du 8 novembre qui était ici à l'honneur! La gloire est ainsi faite. L'enthousiasme du moment peut balayer d'un insolent revers de manche de parka fripée la majestuosité d'un uniforme. Voilà bien à quoi nous songions en écoutant ce drôle de fan de Jean-Pierre Pernaud et de Julien Lepers nous rappeler que "la France est un hôtel, pas plus".
   Injustice? Affaire de circonstances, c'est tout, évitons les grands mots. D'ailleurs, s'il y en a un qui est déjà rompu aux fatals soubresauts de la renommée, c'est à l'évidence Michel Houellebecq lui-même. "C'est curieux comme les choses changent..." fait-il dire au père de son double, à la page 217 de son opus désormais ceint de la prestigieuse bande rouge. Oui, les choses changent vite et bien malin qui pourrait évaluer la durée du rayonnement de celui qui, il n'y a pas si longtemps encore, était conspué à l'unanimité, ou presque.
   Comment pouvait-on, dans un contexte analogue, ne pas penser, au moment de l'attribution du prix, à un lauréat précédent qui vient de disparaître dans une assez scandaleuse indifférence? Lorsqu'il fut sacré, en 1968, pour Les Fruits de l'hiver, lui aussi capta tous les regards. Lui aussi éclipsa momentanément de Gaulle, avant que la chienlit ne déferle. Lui aussi fit des déclarations brutes de décoffrage. Lui aussi pesta contre les travers de la société du moment. Lui aussi réhabilita l'âme des provinces et des bourgades. Lui aussi fut traité de populiste. Lui aussi aimait les chiens. Lui aussi lorgnait vers l'Irlande. Lui? Il s'appelait Bernard Clavel et il a signé plus de quatre-vingts ouvrages dévorés, loin des chapelles, sinon celles du Jura aux toits de pierre et de bois, par des millions de gens.
  Comprenons-nous bien: il ne s'agit pas de comparer les mérites respectifs du "dépressif" du Gâtinais et du bûcheron franc-comtois. Leurs oeuvres, pas plus que leurs démarches, leurs postures et leurs convictions - quoi que... - n'offrent de vraies similitudes. Qu'on nous permette simplement d'y mieux mesurer, parfois jusqu'au vertige, l'indécent grand écart auquel sont soumises, au fil des ans, ces notions floues que sont, en art, le goût et la reconnaissance, l'emballement et la postérité, le lâchage et la fidélité.
   Allez, terminons par une hypothèse. Et si, un de ces quatre, Michel Houellebecq rédigeait un vibrant éloge de Bernard Clavel? Dans La Carte et le territoire, il rend bien un hommage aussi inattendu sous sa plume que mérité pour l'intéressé, à un autre laissé-pour-compte de l'ingrat monde des Lettres: Jean-Louis Curtis (1917-1995). Curtis avait lui aussi obtenu le Goncourt. C'était en 1947 pour Les Forêts de la nuit. Ces forêts où il rôde aujourd'hui, si loin des splendeurs de chez Drouant, avec Clavel et tant d'autres, avant que l'histoire littéraire ne rende son jugement dernier. Au minimum dans un siècle ou deux, "particules élémentaires" comprises. D.P.
(Cette chronique a été publiée,

dans une version légèrement modifiée,

dans l'hebdomadaire "Voix du Jura",

n° 3452, semaine du 20 au 26 janvier 2011). 

 

Ferrat, Chabrol:

l'émotion consolatrice
   Drôles d'hommages, quand on y pense. Il y a quelques mois, la France, larme printanière à l'oeil et lyrisme aragonien aux lèvres, n'en finissait plus de saluer Jean Ferrat. La télévision nationale, on s'en souvient, n'hésita pas à retransmettre en direct les obsèques de l'"échappé"  ardéchois, un peu à la façon d'une étape de la "Grande boucle" dans un col cévenol. Et les foules bigarrées ne cessent, depuis, de se bousculer dans l'étroit cimetière basaltique, lors d'un fervent ballet qui ne manquerait pas d'agacer le discret compagnon des petites routes et des pensées rebelles.
   C'était en mars dernier, entre les deux tours d'une élection que les "bonnes gens"  boudèrent en une obstination inversement proportionnelle à celle qu'ils insufflèrent dans leur "au revoir" au chantre de La Montagne. Et voici donc qu'un semestre plus tard disparaît Claude Chabrol, sous un concert de louanges et face une émotion, certes pas tout à fait de la dimension de la précédente, mais néanmoins étonnante par son impact à la fois médiatique et intimiste.
   Holà, que se passe-t-il donc pour qu'un pays peu réputé pour aimer ses artistes - c'est un euphémisme - manifeste ainsi, coup sur coup, sa sympathie et son chagrin? Un tel engouement se justifie évidemment, au-delà de la force des couplets ou des films des deux créateurs, par la somme d'admiration et de proximité qu'ils inspiraient, chacun de son côté. Le premier par son insolente tendresse et ses engagements jamais feints. Le second par son observation espiègle et grinçante de la société. Mais sans doute faut-il voir également, dans ces effets conjugués de complicité populaire, des éléments d'ordre plus circonstantiels. L'interprète de Ma Môme et le cinéaste du Boucher, dans des registres répétons-le fort différents, n'en incarnaient pas moins l'un et l'autre, y compris sans doute jusque dans les propres limites de certaines de leurs oeuvres, une honnêteté, un goût du travail bien fait, un attachement à la mémoire et un indéfectible respect des individus. Autant de valeurs, faut-il le rappeler, qui font particulièrement défaut en une époque de cynisme roi, de politique dévoyée, de chasse aux minorités ethniques, de charters vrombissant d'indécence sur le tarmac glissant des campagnes électorales...
   Impossible de réécouter une chanson de Ferrat ou de se "repasser" un film de Chabrol sans s'imprégner des bénéfiques célébrations de la patience, de la malice, de la tolérance et de la liberté. Et puis, avons-le, nous ressentions une vraie consolation à les voir l'un et l'autre, moustache frémissante ou pipe en bouche, parler soupes d'autrefois, vins de terroir et pourfendre en se marrant "les cons qui n'arrêtent pas de voler et les autres de les regarder", cela en une époque où la fumée conviviale, le verre entre amis et l'humour décapant tombent sous le coup de la loi, alors que la "bêtise d'Etat" entache le pays du droit de Roms. 
   Entre "ombre faite humaine" et "oeil de Vichy", entre "amour cerise"  et adultères provinciales, Jean Ferrat et Claude Chabrol étaient tous deux, à leur manière, d'Antraigues à Sardent, d'éloquents refrains en travellings suggestifs, inscrits à l'inventaire de nos monuments historiques familiers. Continuons à nous précipiter pour la visite en groupes de leurs battements de coeur, de leurs ricanements, de leurs univers, de leur exemplarité. Alléluia et Moteur! D.P.

   

 La rentrée littéraire,

quelle vacherie!
 Elle est retrouvée. Quoi? La rentrée littéraire qui n'a, avouons-le, pas grand'chose à voir avec l'éternité rimbaldienne. Les libraires transpirent. Les attachées de presse s'enfièvrent. Les chroniqueurs frottent leurs lunettes et affûtent leur sens critique. Un peu partout on compte, on compare, on spécule. Au juste, 701 romans, dont 497 français, ça fait combien de plus, de moins ou de pile poil pareil que l'année dernière qui, elle-même, etc. Drôle de phénomène bien de chez nous que cette espèce de foire d'automne où l'on remplace les bestiaux par des bouquins et les viriles clameurs des enchères par des maquignonnages autour des prix. Palpez un peu cette Nothomb, vous m'en direz des nouvelles. Et le dernier fleuron de la race Houellebecq, visez-moi cette encolure. 
   S'il y en a une qui ne risque pas de s'offusquer de la métaphore bovine, c'est bien Claudie Gallay. La petite femme aux yeux bleu pervenche, propulsée directement de ses terreuses origines nord-iséroises aux "déferlantes" du succès, a écrit son nouvel opus, L'Amour est une île, (Actes Sud), dans sa bergerie du Charolais. Avec des broutards crème meuglant sous sa fenêtre. Avec un ciel pluvieux comme vache qui pisse. La-bas, du côté de La Clayette et de Semur, il y a les prés sans Saint-Germain. Et les éleveurs, qui tordent leurs casquettes à l'heure d'écorner leurs troupeaux, se fichent de l'embouche romanesque comme de la première litière de leur stabulation.
   Ils ne dévoreront ni Despentes, ni Forest, ni Volodine. Ni Linda Lê, ni Adam, ni Claudel. Et encore moins Breat Easton Ellis et J.M. Cootzee. Pas le temps. Propos un brin savants. Bref, un monde qui n'est pas le leur. Claudie, ce n'est pas pareil. Elle est presque d'ici. Elle cause comme l'ultime épicière du coin qui fait dépôt de pain et de journaux. Pas mince, le compliment.
    Cette fois-ci, c'est vrai, elle s'est embarquée du côté du festival d'Avignon l'année de la grève des intermittents. Evidemment, on s'en fiche un peu sur les rives de la Grosne, de la Guye ou du Grison. Mais sûr, la prochaine fois, elle parlera des gens du cru. A commencer, peut-être, par les habitants de Saint-Ythaire. Saint-Ythaire, c'est entre Bonnay et Curtil-sous-Burnand. 122 âmes en colère contre le projet d'implantation de cinq éoliennes. Un super sujet pour l'écrivain qu'on a même aperçue l'autre soir au "Vingt heures" de TF1.
    Les révoltés de Saint-Ythaire? A moins que ce ne soient les Don Quichotte de Bény. Bény, c'est au coeur de la Bresse, de l'autre côté de la Saône. Là, c'est contre la future Ligne à grande vitesse qu'on se mobilise à coups de calicots et de banderoles accrochés aux barrières des fermes et des villas avec, parfois, des slogans en patois: "LGV, to ka t'nallo!" ("LGV, tu n'as qu'à t'en aller"!).
   Des hélices géantes bientôt essaimées dans le paysage si cher jadis aux abbés de Cluny ou des trains fous écrasant prochainement l'AOC des célèbres volailles aux pattes bleues. Fichue alternative, quand on y pense. D'autant plus que, dans ce décor de pseudo-polar rural, on ne discerne pas la moindre librairie à l'horizon. Alors, dites, où c'est qu'on va les trouver, à Saint-Ythaire, à Bény ou ailleurs, les 701 titres annoncés? Houellebecq a raison: il convient de revoir de toute urgence "La carte et le territoire". Ah! quelle vacherie, par ici, la rentrée littéraire. (Fin août 2010). D.P.

 

Quelques nouvelles de par ici
 
 
    Je vais vous donner un peu des nouvelles de par ici. C'est où par ici? C'est chez moi. Enfin, je veux dire pas loin. A la rigueur juste à côté. Le décor, vous le connaissez. Il y a un village avec son clocher vaguement roman. Le presbytère transformé en gîte rural. L'épicerie où l'on vend des caramels pour les gosses et des asticots pour la pêche. Le calme règne jusqu'au milieu de l'après-midi. C'est à ce moment-là que les tracteurs ramènent les voitures de foin dans les fermes. Les travaux agricoles, cette année, quelle galère: on est passé directement de l'hiver du mois de mai à la canicule du solstice! Vers dix-huit heures, dix-huit heure trente, les gosses font des pirouettes à bécane et les ados, sur la placette, gloussent dans leurs téléphones portables sans jamais déclarer forfait. Ensuite, le boulodrome de fortune prend  doucement des allures de petit G20 provincial.
    Imperturbable, l'employé municipal arrose les fleurs. Ou ce qu'il en reste. Le week-end dernier, des dadais en goguette ont piétiné les terre-pleins. "Saloperie de désoeuvrés!" maugrée Jean en lisant l'entrefilet dans la chronique locale. Jean, c'est le facteur. Après sa tournée, il aime bien prendre un verre. Le seul café qui n'a pas encore baissé rideau aligne trois tables sur le trottoir. Les autres troquets ont tous fermé. Trop de travaux pour se mettre aux normes. En sirotant son panaché, le préposé s'attarde sur le journal du coin. Les décès, les mariages, les naissances, les accidents... Il lit aussi le billet, en haut à gauche de la page 2. Il y a même la photo du chroniqueur qui tient un bouquin dans ses mains. En regardant de près, on découvre le titre et l'auteur. C'est Après beaucoup d'années de Philippe Jaccottet.
    Jaccottet est un immense poète qui vit dans les parages. Mais personne ne le connaît vraiment. Jean s'en fiche. Lui, ce qu'il recherche dans son canard, ce sont les infos pratiques. Ou les échos du conseil municipal. L'annonce des fêtes d'été. Les vide-greniers des alentours. Mais à la Une, il y a cette photo. Un ministre et sa femme "dans la tourmente". Eric et Florence Woerth, ils s'appellent. Pierrot, le patron du café, qui vient faire un brin de causette à Jean, prononce ce nom à sa façon. Il dit "Voerte" et ça sonne un peu comme un hommage aux absinthes verlainiennes d'autrefois. "Tous pareils, hein, y'en a pas un pour racheter l'autre!". Jean, le regard rivé aux résultats du "Mondial" de foot et au classement général du Tour de France, ne répond rien. Ou alors il fait "hum hum" et bien malin qui pourrait comprendre si c'est une approbation ou l'inverse. 
  Rien ne bouge, ou presque. Il y a juste un soupçon d'électricité dans l'air. La grêle est annoncée pour le soir mais, c'est bien connu, "à la météo, ils se trompent tout le temps...". N'empêche, il faut hâter la fenaison. Demain à l'aube, les fourches hydrauliques des colossaux Renault ou John Deere payés à crédit planteront leurs dents dans ces rouleaux herbeux qui, au mitan des parcelles de la PAC, ressemblent aux chignons lavande des aïeules de ce "pays". Ce "pays" qui pleure et qui rit, qui meurt et qui vit. Ce "pays" qui attend les touristes. Ce "pays" en jachère où, dans les villas des lotissements en extension, Internet remplace désormais l'épicier qui faisait jadis sa tournée en klaxonnant à travers des hameaux pleins de vieux taiseux et de chiens tout en gueule. 
  Voilà, ça se passe par ici un jour brûlant de juillet. Plus tard, peut-être, je vous donnerai des nouvelles de par là-bas. C'est où par là-bas? C'est du côté de par ici. Si jamais, un de ces quatre, vous avez l'occasion, arrêtez vous quelques instants, on parlera un peu de Jaccottet. "Faites passer, disait la terre elle-même, ce matin-là, de sa voix qui n'en est pas une. Mais quoi encore? Quelle consigne?" (Juillet 2010). D.P.
 

    

Recherche