Une campagne électorale, c’est la version cruelle des Chiffres et

 

des lettres.

D’abord viennent les lettres : les candidats et leurs soutiens passent des mois à

les malaxer en programmes, communiqués, affiches, tracts, discours et autres

petites phrases bien troussées. Puis tombent les chiffres, brutaux et sans appel,

ceux des pourcentages de voix et du nombre d’élus. Les programmes ne sont pas lus,

les discours à peine entendus. Dans la presse nationale, des quelquechosologues

se moquent des noms de listes, de ces ensemble et aimer qu’on retrouve partout

dans une ambiance de roman-photo.

   Depuis la célèbre anaphore de Hollande, les mots nous ont déçus. Avec les lettres

de moi président, nous voulions écrire modernités mais les lettres se sont mélangées

en déméritons. Cependant les mots n’ont pas dit leur dernier mot. Ils sont comme des

enfants, qui peuvent nous apprendre beaucoup pour peu qu’on veuille bien jouer avec.

Prenons Grenoble, une ville à l’origine de la Révolution française, une ville dont le nom

dit l’histoire en associant aristocratie et grognement de rage.

   Aimer Grenoble pour vous, la liste de la majorité sortante, présente une ambigüité quasi

sexuelle : s’agit-il d’aimer la ville en raison de ses habitants, ou à leur place ? A droite,

Croire en Grenoble assume un positionnement mystique. Qui semble impliquer d’attendre

la venue sur terre d’une ville de 140 000 habitants. Il faudrait leur dire qu’elle est déjà là

depuis un moment. La liste citoyenne Grenoble une ville pour tous joue les fausses évidences:

Grenoble est une ville, une ville c’est pour tout le monde, ce qui n’est pas évident pour

tout le monde. Eclairant certes, mais on a envie d’aller plus loin, de mettre au jour les non-dits

qui animent toute campagne.

   Pour cela, il ne faut pas hésiter à se saisir des patronymes des candidats pour les éparpiller

façon puzzle. Clin d’œil à une certaine actualité nationale, la liste UMP comprend un ancien

maire condamné pour corruption. Difficile de le cacher, il suffit de jouer au scrabble avec

les lettres d’Alain Carignon pour obtenir il rançonna gaiLe divers droite Denis Bonzy exprime

l’addiction aux sondages, harcelant les journalistes après chaque publication, leur répétant

toujours : bin, sondez-y ! Après avoir envisagé de voter D’ornano, les partisans des

nanotechnologies ont réalisé que chez cette candidate d’extrême droite, le suffixe nano

 désignait le talent oratoire.

   Opposé à la vidéosurveillance, l’écolocitoyen Eric Piolle est injustement accusé de laxisme

alors que son nom est l’anagramme de : le policier. Et toc ! A propos, qu’en est-il de l’idée plutôt

réac d’armer la police municipale ? Le socialiste Jérôme Safar répond d’une anagramme

partielle mais explicite : j’ose armer. Puis, quand on lui demande quelle est sa stratégie

d’alliances au deuxième tour, il utilise son prénom secret pour lâcher un énigmatique :

 Josef amarreAmarre qui ? Peut-être le candidat du Modem, Longevialle, accusé de

reconstruire la Ville en agloce qui la fout mal pour un adjoint sortant à l’urbanisme.

   Derrière le plaisant aimer pourrait se cacher l’impérieuse nécessité de maireElus

rimerait paradoxalement avec seul ? De quoi conforter ceux qui ont toujours goûté le

fumet des scandales, parce que c’était l’abstention qui sentait bon. Ceux pour qui la

démocratie est moins art que comédie. Il est urgent de réagir. Piolle laisse tomber son prénom

et devient le Poli. Non pour invoquer une courtoisie hors de propos, mais pour en appeler à

Polis, la cité grecque. Face au mépris des citoyens, le Poli… tique. Que pourra-t-il ?

   A suivre. Ce n’est qu’une campagne parmi d’autres. Mais Grenoble s’écrit aussi englober.

  Dernier ouvrage paru : «La place aux Autres», Gaïa éditions, 2011.