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7 avril 2013 7 07 /04 /avril /2013 17:12

                                                                                                                                                         Combien de temps, 28 mars 2013, Bertin à Crolles 017me disais-je, combien de temps, combien de fois? Qu'importe puisqu'il 28 mars 2013, Bertin à Crolles 039était là à nouveau devant moi, devant nous. La scène de l'espace Paul-Jargot, à Crolles, était noire. Noire aussi la chaise où désormais Bertin replie sa longue silhouette pour chanter. On l'a connu campé devant son public, embarrassé de ses ailes d'albatros. Puis vint l'époque de la chaise. Mais même assis, Jacques est debout. Debout dans sa tête. Debout dans sa permanence. Les chansons s'égrenaient. Des chansons? Mieux. Des éclats de ce Chant des hommes qui, avant lui, n'ont jamais trompé Nazim Himket immanquablement présent à chacun de ses concerts.
   Combien de temps, combien de fois? Rencontres, retrouvailles, instantanés, bousculade sous le front. Des lieux, des refuges, des havres. Des salles pas forcément vastes mais toujours de l'exacte dimension du coeur, la seule qui importe. Villes, bourgades, pays intime des mots et des notes, "paroisses à la périphérie de la paix".

   Remenber. Mâcon, il y a si loin déjà, du temps où Guy Foissy portait la culture populaire à bout de bras. Un peu plus haut, à l'Est, Lip, c'était fini, comme disait l'autre, et Jacques "tournait" alors avec Levallet et sa bande. Du temps où Philippe, Jean-Gabriel et quelques autres fabriquaient la revue Entailles que je m'apprêtais à rejoindre. Lyon dans la brume de la mémoire, Vienne au soleil couchant dans la cour de l'école Robin dominant le Rhône, Villars-de-Lans engivré, le Bois-Barbu des Charlemagne pour laisser "passer l'hiver", "La Table Ronde" à Grenoble, le verre pris à "L'Apollon", l'accueil réitéré de Rénata Scant...
   Ou bien encore, entre deux "Cafés de la danse"  à Paris, Le Grand-Lemps des "Chansons buissonnières" (1) où Bonnard, juste à côté, a laissé des fragments de son âme. Tant de destinations, tant d'escales."La lampe du tableau de bord c'est mon étoile du nord je vais très loin". Sans oublier, avant ou après les récitals, ces brefs moments de partage à la table d'un bistrot de Buis-les-Baronnies - avec Serge Pauthe et Lionel dans les parages (2) - ou sous les voûtes de la Brasserie Georges, à deux pas de Perrache, avec la trop discrète Isabelle Bonnadier. Et puis ce soir d'été à Avignon, où nous avions enquillé des bornes pour être là, pile à l'heure des cigales et de la Fête étrange.
   Combien de temps, combien de fois? Nous eûmes simplement bientôt un peu plus de cheveux en moins, un peu moins d'idéaux en plus. Pour le reste, ma foi... Il arrivait que nous parlions boulot, c'est-à-dire journalisme et compagnie. Avant qu'on ne la fausse, justement, la compagnie. Le mot "retraite" se glissa doucettement. Souvenirs, grands rires, amis partis aussi hélas. "Veilletet, t'as pas su? ll est mort en janvier, je ne m'en suis pas remis". Non, je ne savais pas que Pierre-le-Bordelais s'était éclipsé au seuil de cet an neuf en treize. C'est Bertin, donc, qui me l'apprend, comme ça, entre deux portes de l'endroit où il va chanter ce soir de mars et de printemps naufragé. Au-dessus de nous, la Chartreuse se planque dans une sale brume qui nous enfume et nous enrhume. Ah! "l'humidité qui suinte comme l'éternel poison"...
   A vingt heures trente pile, les lumières s'éteignent
, l'"artiste" met le cap. Sa guitare comme un gouvernail. Les claviers complices de Laurent Desmurs. Et puis la voix. Immuable. Magnifique. Chaleureuse. Mais les adjectifs encombrent. Disons: la voix tout court, entendez si longue. Un vrai chanteur, c'est quelqu'un qui ne chante pas seulement en nous lorsqu'on l'écoute en public, en disques ou même (soyons fous, cela advient quelquefois, merci à Philippe Meyer et à un ou deux autres) à la radio. Non, un vrai chanteur, ça chante en nous tout le temps. A la cuisine, à la salle de bain, au jardin, au bureau, en attendant le train ou le déluge, partout. Un vrai chanteur, c'est quelqu'un qui chante même quand il ne chante pas.
   Tiens, voilà en ouverture Retour à Chalonnes, puis Les Nouvelles du soir de Jaccottet, Noël de Luc Bérimont avec, s'il vous plaît, ce final sifflé estampillé "obligatoire" sur la partition de Léo Ferré. L'homme qui chante tend l'oreille vers son pianiste garant de l'ordre des titres. Un triptyque de doigts levés suffit pour annoncer Trois bouquets. La chanson suivante porte en titre le mot qui résume le mieux la trajectoire de celui qu'on est venu réécouter pour la énième fois: La Fidélité ("Nous avons fait tout ce qu´il faut pour préparer l´aube de l´âme / Nous avons maintenu le feu, le chant, les larmes, les amours").
  
Fidélité à un chemin de ferveur et de fraternité ouvert dès les années 60 au farouche à-pic du show-biz. Fidélité à un sens du partage et des espérances, tous ces trucs et machins plus guère à la mode. Fidélité à cette "sainte jeunesse" que n'a pas perdue de vue non plus Jean Vasca, le dernier d'une bande des cinq amputée de Brua, d'Elbaz et de Juvin: "Amis, soyez toujours ces veilleuses qui tremblent..." (3).
Fidélité à Cadou, à Caussimon, à Jacques Douai, à Aragon et à son si poignant Maintenant que la jeunesse mis en musique par Lino Léonardi. Fidélité au fleuve nourricier qui coule à Chalonnes, le port d'attache ; à ses "grands bras", à ses "îles", à ses "villages dispersés comme des perles / sur la Loire douce à mon cou parfaitement".
   Fidélité aux "biefs du coeur". Et tant pis si celui de Jacques Bertin a souvent saigné à vif puisque l'homme est Blessé seulement (2) et que, après tout, la solitude et l'abandon, l'échec et la désillusion, ont inspiré au vaillant brandisseur de "lampe allumée"  quelques-unes de ses plus belles oeuvres. Allez, il se fait tard. Le concert de Crolles va s'achever. Dehors, la brume du Grésivaudan, "manteau de pluie, manteau de peine", n'en finit plus de dégouliner de la falaise. Bertin a imploré le fiston ("Il faut venir parce que c'est Noël") et nous a rassurés ("Il est venu"). Il a salué une nouvelle fois La Jeune fille blonde qui hante sa mémoire. Il a rendu hommage aux Curés rouges et aux "gens de l'ombre" (Gloire à vous!), non sans avoir magistralement interprété, les yeux rivés sur le pupitre des paroles, cette envoûtante suite poétique impossible à retenir par coeur et sobrement intitulée Le Passé? (avec, oui, un point d'interrogation): "Et ils sont là et les voilà qui tambourinent dans ta porte / nous voulons dans ta maison vide et ton âme nous installer / nous sommes le passé vivant que l'histoire en grinçant t'apporte / nous monterons nos tentes de papier ce soir sur ton palier..."
   Demain, une autre scène attend le voyageur qui va "à l'amitié comme à des auberges" ou "des églises", là où on se "tient seul transi pour des laudes furtives", là où il "fait tiède comme dans un coeur échoué". Longue route, Jacques, "No surrender" (4), et n'en doute pas: la "fête étrange et très calme" est au bout du chemin. Ce frémissement, c'est "l'amour en un sanglot un sourire léger". Et plus loin, là-bas, entend déjà "les musiciens silencieux et doux". Cette fois-ci, c'est sûr, les renforts arrivent. Chut, écoute, c'est eux, "les v'là!". D.P.
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   Jacques Bertin, le 28 mars dernier, sur la scène iséroise de Crolles, puis signant ses livres à l'issue du spectacle. Photos D.P. (cliquez pour agrandir). 
_________________
  
   1) L'association créée en 1994 à Apprieu, près de Voiron, propose, le 13 avril prochain à Charnècles (Isère), un concert de Claude Semal et Pierre Lebelage (Réservations au 04 76 91 11 66). Au répertoire de Semal, son ami belge, Jacques Bertin a emprunté La Ballade du passant. 
   (2) L'écrivain et poète Lionel Bourg qui a préfacé le recueil Blessé seulement (L'escampette, 2005).
   (3) Un CD rend hommage à cette Bande des cinq (Jean Vasca-Gilles Elbaz-Jean-Max Brua-Jean-Luc Juvin-Jacques Bertin) avec, en sur-titre, cette mention: "Notre vie fut une jeunesse!", Velen 2010.
   (4) En français "On ne se rend pas". Ce CD, paru en 2005 chez Velen, comporte entre autres une superbe chanson coécrite par Bertin et Leprest: Aux funérailles au funambule.
    A noter encore que le plus récent disque de Jacques Bertin, Comme un pays (Velen 2010), inclut notamment la longue suite intitulée Le Passé? et qu'un prochain, L'Etat des routes, est annoncé pour mai (Bon de souscription pour le CD L'état des routes).
   Dans le domaine des livres, signalons un roman, Une affaire senstionnelle, en 2008 et un recueil rassemblant les chansons et poèmes de 1993 à 2010, Les Traces des combats, aux éditions Condotierre (à commander chez Velen 1,bis impasse de Charnacé 49000 Angers).
   Enfin, côté récitals, à retenir, pour la région Rhône-Alpes, le rendez-vous fixé au 12 juillet à "La Maison" 118 chemin des Rossettes 74350 Copponex (Réservations : 06 79 71 48 59 / 06 08 85 45 08 zagalam@hotmail.fr).

 

 

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Ces révolutions que

nous n'avons pas vu venir

   De retour à Bény, en ce bel hiver de givre, je relis cette carte postale que mon père garde, avec celles des étés précédents, sur le buffet de la cuisine. "Sous le ciel encore chaud de la Tunisie, nous pensons bien à toi. Ici, on ne se croirait pas à la veille de la Toussaint. À bientôt. On t'embrasse". Des mots tout simples, écrits comme toujours à la hâte, au moment de reprendre l'avion. 

   C'était à peine trois mois plus tôt. Du Cap Bon où nous faisions halte, nous avions effectué de cahotants trajets à travers le pays. Le Temple des eaux au pied du djebel Zaghouan. Le site romain de Dougga, pur poème de pierre, de vent et d'oliviers, où Abdallah, notre guide, nous avait imposé une visite pour le moins exhaustive. Les villages poussiéreux où la population s'ennuie sous les palmiers flétris. Les charrettes, les bourricots, les antiques mobylettes. La pauvreté, la dignité et, pensions-nous, la résignation.

     La résignation? Eh oui, même lorsqu'on est le témoin d'un régime sans ambiguïtés, il n'est pas toujours si simple de pressentir l'histoire en marche. Avec le recul, pourtant, il y avait eu des scènes éloquentes. Ces barrages de police un peu partout, justifiés alors par un enlèvement d'enfant. Ce jeune diplômé quêtant quelques dinars dans les majestueuses ruines de Thuburbo Majus et qui se cachait pour aborder les "nantis" que nous étions à ses yeux. Un feu couvait en lui, c'est sûr. Il n'aurait peut-être pas fallu grand-chose pour qu'il parle. Mais nous étions pressés, comme souvent.

     Et, disons-le aussi, la méfiance nous gagnait. Un soir, du côté de la cité viticole de Grombalia, un 4X4 aux vitres fumées avait rattrapé notre "Symbol" de location. Une impression se confirmait: nous étions suivis. Sans doute vaut-il mieux ne pas écrire "journaliste" à la rubrique "profession" sur les fiches de douanes à l'arrivée lorsque, quelques mois plus tôt, on a utilisé le mot "dictature" pour rendre compte de la dernière parodie de réélection présidentielle au palais de Carthage.

     Les touristes européens flânaient dans les souks. Les cornes de gazelles étaient sucrées, le vin gris de Mornag montait à la tête, octobre avait de superbes rousseurs de désert et la tiédeur des plages invitait à fermer à demi les yeux. Que voulez-vous, c'est comme ça: exportées sur place, les plus solides notions de droits de l'homme se dissolvent parfois dans le bleu de la mer...

     Pour notre part, nous aurions dû prêter davantage attention aux ardents regards noirs de toute une jeunesse rivés aux téléphones portables. La "génération Ben Ali dégage!" préparait, dans la retenue, le grand soir arabe. Le fantoche président de fer était encore omniprésent. Piètre sosie d'un acteur de série B aux cheveux teints, posant, la main sur le cœur à chaque coin de rue, dans chaque lieu public, à côté des pubs pour les biscuits "Tigato" et pour les firmes corrompues se partageant le gâteau.

     Et voilà. Maintenant nous sommes au début 2011. Dans l'odeur du jasmin et de la poudre, dans le bruit des youyous et des balles, la Tunisie a fait sa "Révolution Facebook". Bonheur de découvrir ces incroyables images à la télévision qui en rappellent d'autres. À Berlin non plus, nous n'avions rien vu venir en novembre 1989. Pas plus qu'à Bucarest le mois suivant. Pas plus qu'au Caire ces dernières semaines...

     Nous parlons de tout cela, ce soir, dans cette ferme de Bresse où, depuis plus de trois ans, mon père veille seul avec son chien et ses cartes postales. Celle-ci, un peu plus ancienne, a été postée de Louxor: "Le printemps égyptien est doux. De part et d'autre du Nil, des merveilles nous attendent. À bientôt. On t'embrasse". Tout à l'heure, il nous rappellera comment lui aussi a retrouvé un jour la liberté. C'était en janvier 1945. L'armée russe avançait. Les portes du stalag de Silésie où il venait de passer plus de cinq ans s'ouvraient. Il allait encore mettre plus de quatre mois pour traverser, à pied et la faim au ventre, un no man's land de charniers, de ruines et de spectres hagards.

     Mais ceci est une autre histoire, direz-vous. Bien sûr. N'empêche, la Liberté, d'où qu'elle vienne, d'où qu'elle revienne, est la même. Au Nord ou à l'Est hier. Au Sud aujourd'hui. Dans nos sursauts collectifs. Dans nos émois partagés. Par l'étroite fenêtre aussi, parfois, de nos petites perceptions occidentales. D.P.

(Cette chronique a été publiée

dans l'hebdomadaire "Voix de l'Ain",

n° 3433, semaine du 11 au 18 février 2011). 

  

La carte de la gloire,

le territoire de l'oubli

   Le triomphe de Michel Houellebecq nous réjouit. Nous fûmes suffisamment déçus par ses échecs au Goncourt en 1998, avec Les Particules élémentaires, et en 2005, avec La Possibilité d'une île, pour ne pas nous féliciter de sa victoire, lundi dernier, à la troisième "tentative". Et cela d'autant plus que La Carte et le territoire (Flammarion) est un roman, à la fois désenchanté et jubilatoire, qui s'inscrit à merveille dans l'air du temps de ce mois de novembre 2010 où, sous la résignation apparente, se profile une très énergique "extension du domaine de la lutte".
   Le lendemain du prix, nous écoutions l'"heureux"  lauréat, sur France Inter, exhorter les auditeurs à ne jamais baisser les bras. "Ne vous laissez pas emmerder, soyez libres!", clamait-il. Magnifique, Michel! comme dirait Drucker qui ne va sans doute pas tarder à programmer un"Vivement dimanche"  houellebecquien. Il faut dire que ce matin-là, le malicieux écrivain à la paupière lasse comme ses anoraks réussissait une sacrée performance. Il volait carrément la vedette au général de Gaulle dont on célébrait pourtant, un peu partout ailleurs, le quarantième anniversaire de la disparition. Et lorsque l'invité déclara un brin péremptoire: "On n'a pas de devoirs envers son pays, on est des individus, c'est tout!", on a bien cru entendre, en bruit de fond radiophonique, le héros de Colombey se retourner dans sa tombe, pour autant que sa gigantesque stature posthume le lui en laissait le loisir.
   Tant pis pour "l'homme du 18 juin", c'est celui du 8 novembre qui était ici à l'honneur! La gloire est ainsi faite. L'enthousiasme du moment peut balayer d'un insolent revers de manche de parka fripée la majestuosité d'un uniforme. Voilà bien à quoi nous songions en écoutant ce drôle de fan de Jean-Pierre Pernaud et de Julien Lepers nous rappeler que "la France est un hôtel, pas plus".
   Injustice? Affaire de circonstances, c'est tout, évitons les grands mots. D'ailleurs, s'il y en a un qui est déjà rompu aux fatals soubresauts de la renommée, c'est à l'évidence Michel Houellebecq lui-même. "C'est curieux comme les choses changent..." fait-il dire au père de son double, à la page 217 de son opus désormais ceint de la prestigieuse bande rouge. Oui, les choses changent vite et bien malin qui pourrait évaluer la durée du rayonnement de celui qui, il n'y a pas si longtemps encore, était conspué à l'unanimité, ou presque.
   Comment pouvait-on, dans un contexte analogue, ne pas penser, au moment de l'attribution du prix, à un lauréat précédent qui vient de disparaître dans une assez scandaleuse indifférence? Lorsqu'il fut sacré, en 1968, pour Les Fruits de l'hiver, lui aussi capta tous les regards. Lui aussi éclipsa momentanément de Gaulle, avant que la chienlit ne déferle. Lui aussi fit des déclarations brutes de décoffrage. Lui aussi pesta contre les travers de la société du moment. Lui aussi réhabilita l'âme des provinces et des bourgades. Lui aussi fut traité de populiste. Lui aussi aimait les chiens. Lui aussi lorgnait vers l'Irlande. Lui? Il s'appelait Bernard Clavel et il a signé plus de quatre-vingts ouvrages dévorés, loin des chapelles, sinon celles du Jura aux toits de pierre et de bois, par des millions de gens.
  Comprenons-nous bien: il ne s'agit pas de comparer les mérites respectifs du "dépressif" du Gâtinais et du bûcheron franc-comtois. Leurs oeuvres, pas plus que leurs démarches, leurs postures et leurs convictions - quoi que... - n'offrent de vraies similitudes. Qu'on nous permette simplement d'y mieux mesurer, parfois jusqu'au vertige, l'indécent grand écart auquel sont soumises, au fil des ans, ces notions floues que sont, en art, le goût et la reconnaissance, l'emballement et la postérité, le lâchage et la fidélité.
   Allez, terminons par une hypothèse. Et si, un de ces quatre, Michel Houellebecq rédigeait un vibrant éloge de Bernard Clavel? Dans La Carte et le territoire, il rend bien un hommage aussi inattendu sous sa plume que mérité pour l'intéressé, à un autre laissé-pour-compte de l'ingrat monde des Lettres: Jean-Louis Curtis (1917-1995). Curtis avait lui aussi obtenu le Goncourt. C'était en 1947 pour Les Forêts de la nuit. Ces forêts où il rôde aujourd'hui, si loin des splendeurs de chez Drouant, avec Clavel et tant d'autres, avant que l'histoire littéraire ne rende son jugement dernier. Au minimum dans un siècle ou deux, "particules élémentaires" comprises. D.P.
(Cette chronique a été publiée,

dans une version légèrement modifiée,

dans l'hebdomadaire "Voix du Jura",

n° 3452, semaine du 20 au 26 janvier 2011). 

 

Ferrat, Chabrol:

l'émotion consolatrice
   Drôles d'hommages, quand on y pense. Il y a quelques mois, la France, larme printanière à l'oeil et lyrisme aragonien aux lèvres, n'en finissait plus de saluer Jean Ferrat. La télévision nationale, on s'en souvient, n'hésita pas à retransmettre en direct les obsèques de l'"échappé"  ardéchois, un peu à la façon d'une étape de la "Grande boucle" dans un col cévenol. Et les foules bigarrées ne cessent, depuis, de se bousculer dans l'étroit cimetière basaltique, lors d'un fervent ballet qui ne manquerait pas d'agacer le discret compagnon des petites routes et des pensées rebelles.
   C'était en mars dernier, entre les deux tours d'une élection que les "bonnes gens"  boudèrent en une obstination inversement proportionnelle à celle qu'ils insufflèrent dans leur "au revoir" au chantre de La Montagne. Et voici donc qu'un semestre plus tard disparaît Claude Chabrol, sous un concert de louanges et face une émotion, certes pas tout à fait de la dimension de la précédente, mais néanmoins étonnante par son impact à la fois médiatique et intimiste.
   Holà, que se passe-t-il donc pour qu'un pays peu réputé pour aimer ses artistes - c'est un euphémisme - manifeste ainsi, coup sur coup, sa sympathie et son chagrin? Un tel engouement se justifie évidemment, au-delà de la force des couplets ou des films des deux créateurs, par la somme d'admiration et de proximité qu'ils inspiraient, chacun de son côté. Le premier par son insolente tendresse et ses engagements jamais feints. Le second par son observation espiègle et grinçante de la société. Mais sans doute faut-il voir également, dans ces effets conjugués de complicité populaire, des éléments d'ordre plus circonstantiels. L'interprète de Ma Môme et le cinéaste du Boucher, dans des registres répétons-le fort différents, n'en incarnaient pas moins l'un et l'autre, y compris sans doute jusque dans les propres limites de certaines de leurs oeuvres, une honnêteté, un goût du travail bien fait, un attachement à la mémoire et un indéfectible respect des individus. Autant de valeurs, faut-il le rappeler, qui font particulièrement défaut en une époque de cynisme roi, de politique dévoyée, de chasse aux minorités ethniques, de charters vrombissant d'indécence sur le tarmac glissant des campagnes électorales...
   Impossible de réécouter une chanson de Ferrat ou de se "repasser" un film de Chabrol sans s'imprégner des bénéfiques célébrations de la patience, de la malice, de la tolérance et de la liberté. Et puis, avons-le, nous ressentions une vraie consolation à les voir l'un et l'autre, moustache frémissante ou pipe en bouche, parler soupes d'autrefois, vins de terroir et pourfendre en se marrant "les cons qui n'arrêtent pas de voler et les autres de les regarder", cela en une époque où la fumée conviviale, le verre entre amis et l'humour décapant tombent sous le coup de la loi, alors que la "bêtise d'Etat" entache le pays du droit de Roms. 
   Entre "ombre faite humaine" et "oeil de Vichy", entre "amour cerise"  et adultères provinciales, Jean Ferrat et Claude Chabrol étaient tous deux, à leur manière, d'Antraigues à Sardent, d'éloquents refrains en travellings suggestifs, inscrits à l'inventaire de nos monuments historiques familiers. Continuons à nous précipiter pour la visite en groupes de leurs battements de coeur, de leurs ricanements, de leurs univers, de leur exemplarité. Alléluia et Moteur! D.P.

   

 La rentrée littéraire,

quelle vacherie!
 Elle est retrouvée. Quoi? La rentrée littéraire qui n'a, avouons-le, pas grand'chose à voir avec l'éternité rimbaldienne. Les libraires transpirent. Les attachées de presse s'enfièvrent. Les chroniqueurs frottent leurs lunettes et affûtent leur sens critique. Un peu partout on compte, on compare, on spécule. Au juste, 701 romans, dont 497 français, ça fait combien de plus, de moins ou de pile poil pareil que l'année dernière qui, elle-même, etc. Drôle de phénomène bien de chez nous que cette espèce de foire d'automne où l'on remplace les bestiaux par des bouquins et les viriles clameurs des enchères par des maquignonnages autour des prix. Palpez un peu cette Nothomb, vous m'en direz des nouvelles. Et le dernier fleuron de la race Houellebecq, visez-moi cette encolure. 
   S'il y en a une qui ne risque pas de s'offusquer de la métaphore bovine, c'est bien Claudie Gallay. La petite femme aux yeux bleu pervenche, propulsée directement de ses terreuses origines nord-iséroises aux "déferlantes" du succès, a écrit son nouvel opus, L'Amour est une île, (Actes Sud), dans sa bergerie du Charolais. Avec des broutards crème meuglant sous sa fenêtre. Avec un ciel pluvieux comme vache qui pisse. La-bas, du côté de La Clayette et de Semur, il y a les prés sans Saint-Germain. Et les éleveurs, qui tordent leurs casquettes à l'heure d'écorner leurs troupeaux, se fichent de l'embouche romanesque comme de la première litière de leur stabulation.
   Ils ne dévoreront ni Despentes, ni Forest, ni Volodine. Ni Linda Lê, ni Adam, ni Claudel. Et encore moins Breat Easton Ellis et J.M. Cootzee. Pas le temps. Propos un brin savants. Bref, un monde qui n'est pas le leur. Claudie, ce n'est pas pareil. Elle est presque d'ici. Elle cause comme l'ultime épicière du coin qui fait dépôt de pain et de journaux. Pas mince, le compliment.
    Cette fois-ci, c'est vrai, elle s'est embarquée du côté du festival d'Avignon l'année de la grève des intermittents. Evidemment, on s'en fiche un peu sur les rives de la Grosne, de la Guye ou du Grison. Mais sûr, la prochaine fois, elle parlera des gens du cru. A commencer, peut-être, par les habitants de Saint-Ythaire. Saint-Ythaire, c'est entre Bonnay et Curtil-sous-Burnand. 122 âmes en colère contre le projet d'implantation de cinq éoliennes. Un super sujet pour l'écrivain qu'on a même aperçue l'autre soir au "Vingt heures" de TF1.
    Les révoltés de Saint-Ythaire? A moins que ce ne soient les Don Quichotte de Bény. Bény, c'est au coeur de la Bresse, de l'autre côté de la Saône. Là, c'est contre la future Ligne à grande vitesse qu'on se mobilise à coups de calicots et de banderoles accrochés aux barrières des fermes et des villas avec, parfois, des slogans en patois: "LGV, to ka t'nallo!" ("LGV, tu n'as qu'à t'en aller"!).
   Des hélices géantes bientôt essaimées dans le paysage si cher jadis aux abbés de Cluny ou des trains fous écrasant prochainement l'AOC des célèbres volailles aux pattes bleues. Fichue alternative, quand on y pense. D'autant plus que, dans ce décor de pseudo-polar rural, on ne discerne pas la moindre librairie à l'horizon. Alors, dites, où c'est qu'on va les trouver, à Saint-Ythaire, à Bény ou ailleurs, les 701 titres annoncés? Houellebecq a raison: il convient de revoir de toute urgence "La carte et le territoire". Ah! quelle vacherie, par ici, la rentrée littéraire. (Fin août 2010). D.P.

 

Quelques nouvelles de par ici
 
 
    Je vais vous donner un peu des nouvelles de par ici. C'est où par ici? C'est chez moi. Enfin, je veux dire pas loin. A la rigueur juste à côté. Le décor, vous le connaissez. Il y a un village avec son clocher vaguement roman. Le presbytère transformé en gîte rural. L'épicerie où l'on vend des caramels pour les gosses et des asticots pour la pêche. Le calme règne jusqu'au milieu de l'après-midi. C'est à ce moment-là que les tracteurs ramènent les voitures de foin dans les fermes. Les travaux agricoles, cette année, quelle galère: on est passé directement de l'hiver du mois de mai à la canicule du solstice! Vers dix-huit heures, dix-huit heure trente, les gosses font des pirouettes à bécane et les ados, sur la placette, gloussent dans leurs téléphones portables sans jamais déclarer forfait. Ensuite, le boulodrome de fortune prend  doucement des allures de petit G20 provincial.
    Imperturbable, l'employé municipal arrose les fleurs. Ou ce qu'il en reste. Le week-end dernier, des dadais en goguette ont piétiné les terre-pleins. "Saloperie de désoeuvrés!" maugrée Jean en lisant l'entrefilet dans la chronique locale. Jean, c'est le facteur. Après sa tournée, il aime bien prendre un verre. Le seul café qui n'a pas encore baissé rideau aligne trois tables sur le trottoir. Les autres troquets ont tous fermé. Trop de travaux pour se mettre aux normes. En sirotant son panaché, le préposé s'attarde sur le journal du coin. Les décès, les mariages, les naissances, les accidents... Il lit aussi le billet, en haut à gauche de la page 2. Il y a même la photo du chroniqueur qui tient un bouquin dans ses mains. En regardant de près, on découvre le titre et l'auteur. C'est Après beaucoup d'années de Philippe Jaccottet.
    Jaccottet est un immense poète qui vit dans les parages. Mais personne ne le connaît vraiment. Jean s'en fiche. Lui, ce qu'il recherche dans son canard, ce sont les infos pratiques. Ou les échos du conseil municipal. L'annonce des fêtes d'été. Les vide-greniers des alentours. Mais à la Une, il y a cette photo. Un ministre et sa femme "dans la tourmente". Eric et Florence Woerth, ils s'appellent. Pierrot, le patron du café, qui vient faire un brin de causette à Jean, prononce ce nom à sa façon. Il dit "Voerte" et ça sonne un peu comme un hommage aux absinthes verlainiennes d'autrefois. "Tous pareils, hein, y'en a pas un pour racheter l'autre!". Jean, le regard rivé aux résultats du "Mondial" de foot et au classement général du Tour de France, ne répond rien. Ou alors il fait "hum hum" et bien malin qui pourrait comprendre si c'est une approbation ou l'inverse. 
  Rien ne bouge, ou presque. Il y a juste un soupçon d'électricité dans l'air. La grêle est annoncée pour le soir mais, c'est bien connu, "à la météo, ils se trompent tout le temps...". N'empêche, il faut hâter la fenaison. Demain à l'aube, les fourches hydrauliques des colossaux Renault ou John Deere payés à crédit planteront leurs dents dans ces rouleaux herbeux qui, au mitan des parcelles de la PAC, ressemblent aux chignons lavande des aïeules de ce "pays". Ce "pays" qui pleure et qui rit, qui meurt et qui vit. Ce "pays" qui attend les touristes. Ce "pays" en jachère où, dans les villas des lotissements en extension, Internet remplace désormais l'épicier qui faisait jadis sa tournée en klaxonnant à travers des hameaux pleins de vieux taiseux et de chiens tout en gueule. 
  Voilà, ça se passe par ici un jour brûlant de juillet. Plus tard, peut-être, je vous donnerai des nouvelles de par là-bas. C'est où par là-bas? C'est du côté de par ici. Si jamais, un de ces quatre, vous avez l'occasion, arrêtez vous quelques instants, on parlera un peu de Jaccottet. "Faites passer, disait la terre elle-même, ce matin-là, de sa voix qui n'en est pas une. Mais quoi encore? Quelle consigne?" (Juillet 2010). D.P.
 

    

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