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10 juin 2014 2 10 /06 /juin /2014 20:42

Martin Crimp à voix haute

THEATRE & DANSE | entretien publié le Jeudi 5 juin 2014 par Nadja Pobel

Le Petit Bulletin, édition de Lyon, n°759

Interview de Martin Crimp Alors que sa dernière pièce en date, la grinçante et chantante "République du bonheur", est montée pour la première fois en France, Martin Crimp nous a accordé un entretien en français dans le texte. Rencontre à Londres, autour d’un thé, avec l’un des auteurs majeurs du théâtre contemporain britannique. Propos recueillis par Nadja Pobel

DSCN7177.JPG SNES_MartinCrimp.jpg

Comment êtes-vous venu au théâtre?
C’était un peu par hasard. Au début, dans les années 80, j'ai commencé par écrire des textes que personne ne voulait publier. C’était une bonne décision je crois (rires). Mais un petit théâtre à côté de chez moi, en banlieue de Londres, l’Orange Tree Theater, s’intéressait à ce que je faisais. On a monté une pièce et ça a marché. Maintenant, je me rends compte que c’est rare de trouver un théâtre qui veut investir dans un auteur presque chaque année. J’ai eu beaucoup de chance. Puis j’ai commencé à travailler au Royal Court, plus visible.

 Que vouliez-vous faire en écrivant du théâtre? Travailler une forme ? Emettre des propos politiques? Raconter une histoire?

- Je crois que la motivation était presque inconsciente. Quand j’étais à l’école, je jouais dans des pièces, je faisais des mises en scène, de la lumière, donc pour moi c’était naturel d’écrire. La parole parlée est très importante. Aujourd’hui, j’ai une conception tout à fait différente du théâtre, le texte est toujours important mais je vois bien que ce sont les êtres humains dans l’espace et la voix qui comptent. C’est l’ensemble qui fait la chose théâtre.

 Est-ce vrai que vous travaillez à voix haute pour entendre votre langue?

- Oui. J’écris avec un stylo, mais c’est vrai que c’est très important pour moi d’entendre le texte à haute voix. Je ne lis pas en même temps que j’écris, je ne suis pas complètement fou ! Mais après avoir écrit, oui, je teste le texte en le lisant.

 

Ecrvez-vous pour que vos textes soient joués ou pour être lus ? Le théâtre n’existe-t-il que sur scène?
- Maeterlinck [poète et dramaturge belge, Prix Nobel de littérature 1911, NdlR] a dit qu’il préfèrait Hamlet en tant que texte, donc qu'il ne voulait pas le voir au théâtre. Bien sûr, je crois que quelqu’un peut lire une pièce avec un plaisir littéraire, mais le vrai but d’un texte théâtral est d’être joué. Il est en tout cas important d’écrire des textes qui puissent durer dans le temps, sinon on n’aurait pas les textes grecs, ceux de Racine…Je ne suis pas trop fasciné par ces metteurs en scène qui travaillent à partir d’un roman. Ce n’est pas un vrai texte de théâtre.

 Vous avez d'ailleurs déjà travaillé avec de la matière ancienne. Notamment avec Les Trachiniennes de Sophocle pour Cruel and Tender,  adapté par Luc Bondy...

- Oui, deux fois j’ai travaillé en me basant sur d’anciens textes. En 2004 avec Luc Bondy, où j’ai trouvé des équivalents des personnages, changé le chœur en trois individus, tiré la matière au XXIe siècle, et plus récemment avec Katie Mitchell sur un texte d’après Les Phéniciennes d’Euripide. Là, j’ai gardé l’essentiel du texte grec, je n’ai pas voulu faire de choix contemporains, j’ai laissé ça à la metteur en scène.

 Expliquez-nous ce travail sur la répétition des mots qui vous caractérise, comme si les personnages cherchaient à se convaincre eux-mêmes?

- Peut-être que moi je ne vois pas cette caractéristique (rires). Je ne peux pas répondre directement à cette question. Je crois que ça remonte à l’histoire du théâtre car, jusqu’au XIXe siècle, la plupart des textes de théâtre étaient en vers. On a ensuite écrit en prose. Il y a toujours la question, pour un dramaturge, de trouver la même force en prose qu’il y en avait en vers. Presque inconsciemment, il faut trouver un moyen de faire que les mots se mettent ensemble comme un cristal. Chaque mot doit avoir sa propre place.

 Beaucoup de vos personnages sont invisibles. Par exemple dans The CountryThe City et surtout Attempt on Her Life. Ils ont une puissance plus forte hors champs?

- On peut inventer des personnages qui, si on les voyait sur scène, seraient ridicules ou de trop. C’est un moyen d’élargir le monde imaginaire du théâtre. Mais ce n’est pas tellement bizarre de faire ça. C’est comme Moscou chez Tchekhov. Toute le monde en parle, mais il ne faut pas le voir.

 Un mot sur vos grands maîtres. En avez-vous eu ? On parle toujours de Pinter vous concernant.

- Quand j’ai commencé, je ne connaissais pas tellement Pinter. Comme beaucoup de gens de ma génération, j’étais fasciné par l’œuvre de Beckett et il a fallu assez de temps pour échapper à ça. C’était le vrai maître et la vraie ombre derrière moi.

 Quel est votre regard sur le théâtre in-yer-face [mouvement des 90’s qui prônait un théâtre violent et cru, avec une haute portée sociale, initié par Edward Bond avec Saved en 1965, NdlR] auquel vous avez parfois été à tort rattaché?

- Je suis d’une génération tout à fait différente, de celle de Mark Ravenhill ou de Sarah Kane. Je suis plus âgé. Pour moi c’était bizarre de me trouver étiquette avec eux. Avec Sarah Kane, il y a pourtant des choses en commun je crois, avec Mark beaucoup moins. Sarah a évolué tellement vite, jusqu’à créer du théâtre presque sans action.

 Vous traduisez des pièces de théâtres françaises d’auteurs très différents (Marivaux, Ionesco, Genet…). Pourquoi?

- Pour des raisons très banales. : ce sont des textes qu’on m’a proposé. Pour traduire, il faut trouver le point commun avec l’auteur. Chez Marivaux c’est l’improvisation. Il invente des situations impossibles et on voit les personnages et l’auteur en train de trouver des solutions en même temps, comme dans Le Triomphe de l’amour. Quant à Ionesco, traduire Les Chaises a été comme un hommage à quelqu’un que j’admirais adolescent. C’est un vrai défi de trouver un rythme que les acteurs puissent se mettre en bouche, qui vaut la peine d’être travaillé et exploré.

 Mais vous ne traduisez pas vos textes…

- Impossible ! Il faut que ce soit dans la langue maternelle. Mais je suis ravi que ce soit un grand auteur comme Philippe Djian qui traduise mes pièces depuis The Country en 2002.

 Parlons de La République du bonheur, votre dernière pièce parue en France comme en Angleterre. Elle est écrite en trois parties stylistiquement très différentes. Comment l’avez construite?

- Au départ, il y avait la deuxième partie, celle des voix exigeantes [en fait cinq monologues, NdlR], que j’écoute et dont je fais aussi partie. C’est une satire à la fois drôle et sérieuse de l’individualisme contemporain. Nous vivons dans une société avec une longue espérance de vie, des structures sociales pour nous protéger de la pauvreté, de la nourriture, pourtant nous souffrons beaucoup de l’inquiétude, de la dépression. Ce sont des problèmes. Je ne comprends pas pourquoi c’est arrivé, mais voilà, c’est arrivé. C’est difficile de parler de cette pièce car elle est très récente, et je ne veux pas revendiquer l’autorité de l’auteur qui dit délivrer un message… Et il y a des chansons, car le matériel est un peu difficile et que cette partie centrale, la deuxième,  est bizarre pour un texte théâtral car il n’y pas de conflit, c’est difficile à monter. Les chansons sont comme une respiration dans un texte très intense. Si on est auteur contemporain, soit on est très sérieux, soit très commercial, et les uns ne parlent pas aux autres, surtout en France je crois. Pour moi, c’est important de brouiller ces genres. C’est un plaisir, un geste pervers.

 Quels sont vos projets après La République du bonheur?

- Il y a un très bon mot de Peter Handke, où il faisait dire au narrateur d’un de ses romans, mais c’était aussi lui-même qui parlait, qu’il ne s’appelait pas auteur jusqu’au moment où il avait des difficultés à écrire. Quand on commence, on ne s’appelle pas écrivain. Mais si on a des problèmes ou des lacunes, soudain, on se rend compte que «ah c’est moi, c’est mon métier, c’est ce que je fais». En même temps, il y a cette question de l’écriture professionnelle qui me fait un peu peur. Il y a ce fameux passage dans La Mouette où Trigorine parle du fait que tout ce qu’il voit, tout ce qu’il fait, peut être un projet d’écriture. Donc c’est difficile de laisser tomber et de re-créer l’espace qu’on avait quand on était plus jeune, quand il y avait moins d’interviews. C’est important de retrouver cet espace, pour réfléchir, pour être tranquille et écrire, mais c’est beaucoup moins facile qu’avant. Il y a toujours des choses qui se passent. C’est une distraction. Mais j’ai beaucoup de chance, on monte mes pièces partout dans le monde. C’est extraordinaire ; mes parents n’allaient pas à l’université, ce n’était pas du tout une famille littéraire. Je me plains quelquefois, mais je n’ai pas le droit de le faire ! (rires).

Recueilli par Nadja POBEL

_____________

 

   * Dans la République du bonheur de Martin Crimp, avec Elise Vigier et Marcial di Fonzo Bo, 1h40. Lors d'un repas de Noël en famille, l'Oncle Bob débarque. pourquoi sa femme reste-t-elle dans la voiture? "Les Subsistances", 8 bis quai Saint-Vincent Lyon 1er, jusqu'au 14 juin.

 



 

 

 

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Ces révolutions que

nous n'avons pas vu venir

   De retour à Bény, en ce bel hiver de givre, je relis cette carte postale que mon père garde, avec celles des étés précédents, sur le buffet de la cuisine. "Sous le ciel encore chaud de la Tunisie, nous pensons bien à toi. Ici, on ne se croirait pas à la veille de la Toussaint. À bientôt. On t'embrasse". Des mots tout simples, écrits comme toujours à la hâte, au moment de reprendre l'avion. 

   C'était à peine trois mois plus tôt. Du Cap Bon où nous faisions halte, nous avions effectué de cahotants trajets à travers le pays. Le Temple des eaux au pied du djebel Zaghouan. Le site romain de Dougga, pur poème de pierre, de vent et d'oliviers, où Abdallah, notre guide, nous avait imposé une visite pour le moins exhaustive. Les villages poussiéreux où la population s'ennuie sous les palmiers flétris. Les charrettes, les bourricots, les antiques mobylettes. La pauvreté, la dignité et, pensions-nous, la résignation.

     La résignation? Eh oui, même lorsqu'on est le témoin d'un régime sans ambiguïtés, il n'est pas toujours si simple de pressentir l'histoire en marche. Avec le recul, pourtant, il y avait eu des scènes éloquentes. Ces barrages de police un peu partout, justifiés alors par un enlèvement d'enfant. Ce jeune diplômé quêtant quelques dinars dans les majestueuses ruines de Thuburbo Majus et qui se cachait pour aborder les "nantis" que nous étions à ses yeux. Un feu couvait en lui, c'est sûr. Il n'aurait peut-être pas fallu grand-chose pour qu'il parle. Mais nous étions pressés, comme souvent.

     Et, disons-le aussi, la méfiance nous gagnait. Un soir, du côté de la cité viticole de Grombalia, un 4X4 aux vitres fumées avait rattrapé notre "Symbol" de location. Une impression se confirmait: nous étions suivis. Sans doute vaut-il mieux ne pas écrire "journaliste" à la rubrique "profession" sur les fiches de douanes à l'arrivée lorsque, quelques mois plus tôt, on a utilisé le mot "dictature" pour rendre compte de la dernière parodie de réélection présidentielle au palais de Carthage.

     Les touristes européens flânaient dans les souks. Les cornes de gazelles étaient sucrées, le vin gris de Mornag montait à la tête, octobre avait de superbes rousseurs de désert et la tiédeur des plages invitait à fermer à demi les yeux. Que voulez-vous, c'est comme ça: exportées sur place, les plus solides notions de droits de l'homme se dissolvent parfois dans le bleu de la mer...

     Pour notre part, nous aurions dû prêter davantage attention aux ardents regards noirs de toute une jeunesse rivés aux téléphones portables. La "génération Ben Ali dégage!" préparait, dans la retenue, le grand soir arabe. Le fantoche président de fer était encore omniprésent. Piètre sosie d'un acteur de série B aux cheveux teints, posant, la main sur le cœur à chaque coin de rue, dans chaque lieu public, à côté des pubs pour les biscuits "Tigato" et pour les firmes corrompues se partageant le gâteau.

     Et voilà. Maintenant nous sommes au début 2011. Dans l'odeur du jasmin et de la poudre, dans le bruit des youyous et des balles, la Tunisie a fait sa "Révolution Facebook". Bonheur de découvrir ces incroyables images à la télévision qui en rappellent d'autres. À Berlin non plus, nous n'avions rien vu venir en novembre 1989. Pas plus qu'à Bucarest le mois suivant. Pas plus qu'au Caire ces dernières semaines...

     Nous parlons de tout cela, ce soir, dans cette ferme de Bresse où, depuis plus de trois ans, mon père veille seul avec son chien et ses cartes postales. Celle-ci, un peu plus ancienne, a été postée de Louxor: "Le printemps égyptien est doux. De part et d'autre du Nil, des merveilles nous attendent. À bientôt. On t'embrasse". Tout à l'heure, il nous rappellera comment lui aussi a retrouvé un jour la liberté. C'était en janvier 1945. L'armée russe avançait. Les portes du stalag de Silésie où il venait de passer plus de cinq ans s'ouvraient. Il allait encore mettre plus de quatre mois pour traverser, à pied et la faim au ventre, un no man's land de charniers, de ruines et de spectres hagards.

     Mais ceci est une autre histoire, direz-vous. Bien sûr. N'empêche, la Liberté, d'où qu'elle vienne, d'où qu'elle revienne, est la même. Au Nord ou à l'Est hier. Au Sud aujourd'hui. Dans nos sursauts collectifs. Dans nos émois partagés. Par l'étroite fenêtre aussi, parfois, de nos petites perceptions occidentales. D.P.

(Cette chronique a été publiée

dans l'hebdomadaire "Voix de l'Ain",

n° 3433, semaine du 11 au 18 février 2011). 

  

La carte de la gloire,

le territoire de l'oubli

   Le triomphe de Michel Houellebecq nous réjouit. Nous fûmes suffisamment déçus par ses échecs au Goncourt en 1998, avec Les Particules élémentaires, et en 2005, avec La Possibilité d'une île, pour ne pas nous féliciter de sa victoire, lundi dernier, à la troisième "tentative". Et cela d'autant plus que La Carte et le territoire (Flammarion) est un roman, à la fois désenchanté et jubilatoire, qui s'inscrit à merveille dans l'air du temps de ce mois de novembre 2010 où, sous la résignation apparente, se profile une très énergique "extension du domaine de la lutte".
   Le lendemain du prix, nous écoutions l'"heureux"  lauréat, sur France Inter, exhorter les auditeurs à ne jamais baisser les bras. "Ne vous laissez pas emmerder, soyez libres!", clamait-il. Magnifique, Michel! comme dirait Drucker qui ne va sans doute pas tarder à programmer un"Vivement dimanche"  houellebecquien. Il faut dire que ce matin-là, le malicieux écrivain à la paupière lasse comme ses anoraks réussissait une sacrée performance. Il volait carrément la vedette au général de Gaulle dont on célébrait pourtant, un peu partout ailleurs, le quarantième anniversaire de la disparition. Et lorsque l'invité déclara un brin péremptoire: "On n'a pas de devoirs envers son pays, on est des individus, c'est tout!", on a bien cru entendre, en bruit de fond radiophonique, le héros de Colombey se retourner dans sa tombe, pour autant que sa gigantesque stature posthume le lui en laissait le loisir.
   Tant pis pour "l'homme du 18 juin", c'est celui du 8 novembre qui était ici à l'honneur! La gloire est ainsi faite. L'enthousiasme du moment peut balayer d'un insolent revers de manche de parka fripée la majestuosité d'un uniforme. Voilà bien à quoi nous songions en écoutant ce drôle de fan de Jean-Pierre Pernaud et de Julien Lepers nous rappeler que "la France est un hôtel, pas plus".
   Injustice? Affaire de circonstances, c'est tout, évitons les grands mots. D'ailleurs, s'il y en a un qui est déjà rompu aux fatals soubresauts de la renommée, c'est à l'évidence Michel Houellebecq lui-même. "C'est curieux comme les choses changent..." fait-il dire au père de son double, à la page 217 de son opus désormais ceint de la prestigieuse bande rouge. Oui, les choses changent vite et bien malin qui pourrait évaluer la durée du rayonnement de celui qui, il n'y a pas si longtemps encore, était conspué à l'unanimité, ou presque.
   Comment pouvait-on, dans un contexte analogue, ne pas penser, au moment de l'attribution du prix, à un lauréat précédent qui vient de disparaître dans une assez scandaleuse indifférence? Lorsqu'il fut sacré, en 1968, pour Les Fruits de l'hiver, lui aussi capta tous les regards. Lui aussi éclipsa momentanément de Gaulle, avant que la chienlit ne déferle. Lui aussi fit des déclarations brutes de décoffrage. Lui aussi pesta contre les travers de la société du moment. Lui aussi réhabilita l'âme des provinces et des bourgades. Lui aussi fut traité de populiste. Lui aussi aimait les chiens. Lui aussi lorgnait vers l'Irlande. Lui? Il s'appelait Bernard Clavel et il a signé plus de quatre-vingts ouvrages dévorés, loin des chapelles, sinon celles du Jura aux toits de pierre et de bois, par des millions de gens.
  Comprenons-nous bien: il ne s'agit pas de comparer les mérites respectifs du "dépressif" du Gâtinais et du bûcheron franc-comtois. Leurs oeuvres, pas plus que leurs démarches, leurs postures et leurs convictions - quoi que... - n'offrent de vraies similitudes. Qu'on nous permette simplement d'y mieux mesurer, parfois jusqu'au vertige, l'indécent grand écart auquel sont soumises, au fil des ans, ces notions floues que sont, en art, le goût et la reconnaissance, l'emballement et la postérité, le lâchage et la fidélité.
   Allez, terminons par une hypothèse. Et si, un de ces quatre, Michel Houellebecq rédigeait un vibrant éloge de Bernard Clavel? Dans La Carte et le territoire, il rend bien un hommage aussi inattendu sous sa plume que mérité pour l'intéressé, à un autre laissé-pour-compte de l'ingrat monde des Lettres: Jean-Louis Curtis (1917-1995). Curtis avait lui aussi obtenu le Goncourt. C'était en 1947 pour Les Forêts de la nuit. Ces forêts où il rôde aujourd'hui, si loin des splendeurs de chez Drouant, avec Clavel et tant d'autres, avant que l'histoire littéraire ne rende son jugement dernier. Au minimum dans un siècle ou deux, "particules élémentaires" comprises. D.P.
(Cette chronique a été publiée,

dans une version légèrement modifiée,

dans l'hebdomadaire "Voix du Jura",

n° 3452, semaine du 20 au 26 janvier 2011). 

 

Ferrat, Chabrol:

l'émotion consolatrice
   Drôles d'hommages, quand on y pense. Il y a quelques mois, la France, larme printanière à l'oeil et lyrisme aragonien aux lèvres, n'en finissait plus de saluer Jean Ferrat. La télévision nationale, on s'en souvient, n'hésita pas à retransmettre en direct les obsèques de l'"échappé"  ardéchois, un peu à la façon d'une étape de la "Grande boucle" dans un col cévenol. Et les foules bigarrées ne cessent, depuis, de se bousculer dans l'étroit cimetière basaltique, lors d'un fervent ballet qui ne manquerait pas d'agacer le discret compagnon des petites routes et des pensées rebelles.
   C'était en mars dernier, entre les deux tours d'une élection que les "bonnes gens"  boudèrent en une obstination inversement proportionnelle à celle qu'ils insufflèrent dans leur "au revoir" au chantre de La Montagne. Et voici donc qu'un semestre plus tard disparaît Claude Chabrol, sous un concert de louanges et face une émotion, certes pas tout à fait de la dimension de la précédente, mais néanmoins étonnante par son impact à la fois médiatique et intimiste.
   Holà, que se passe-t-il donc pour qu'un pays peu réputé pour aimer ses artistes - c'est un euphémisme - manifeste ainsi, coup sur coup, sa sympathie et son chagrin? Un tel engouement se justifie évidemment, au-delà de la force des couplets ou des films des deux créateurs, par la somme d'admiration et de proximité qu'ils inspiraient, chacun de son côté. Le premier par son insolente tendresse et ses engagements jamais feints. Le second par son observation espiègle et grinçante de la société. Mais sans doute faut-il voir également, dans ces effets conjugués de complicité populaire, des éléments d'ordre plus circonstantiels. L'interprète de Ma Môme et le cinéaste du Boucher, dans des registres répétons-le fort différents, n'en incarnaient pas moins l'un et l'autre, y compris sans doute jusque dans les propres limites de certaines de leurs oeuvres, une honnêteté, un goût du travail bien fait, un attachement à la mémoire et un indéfectible respect des individus. Autant de valeurs, faut-il le rappeler, qui font particulièrement défaut en une époque de cynisme roi, de politique dévoyée, de chasse aux minorités ethniques, de charters vrombissant d'indécence sur le tarmac glissant des campagnes électorales...
   Impossible de réécouter une chanson de Ferrat ou de se "repasser" un film de Chabrol sans s'imprégner des bénéfiques célébrations de la patience, de la malice, de la tolérance et de la liberté. Et puis, avons-le, nous ressentions une vraie consolation à les voir l'un et l'autre, moustache frémissante ou pipe en bouche, parler soupes d'autrefois, vins de terroir et pourfendre en se marrant "les cons qui n'arrêtent pas de voler et les autres de les regarder", cela en une époque où la fumée conviviale, le verre entre amis et l'humour décapant tombent sous le coup de la loi, alors que la "bêtise d'Etat" entache le pays du droit de Roms. 
   Entre "ombre faite humaine" et "oeil de Vichy", entre "amour cerise"  et adultères provinciales, Jean Ferrat et Claude Chabrol étaient tous deux, à leur manière, d'Antraigues à Sardent, d'éloquents refrains en travellings suggestifs, inscrits à l'inventaire de nos monuments historiques familiers. Continuons à nous précipiter pour la visite en groupes de leurs battements de coeur, de leurs ricanements, de leurs univers, de leur exemplarité. Alléluia et Moteur! D.P.

   

 La rentrée littéraire,

quelle vacherie!
 Elle est retrouvée. Quoi? La rentrée littéraire qui n'a, avouons-le, pas grand'chose à voir avec l'éternité rimbaldienne. Les libraires transpirent. Les attachées de presse s'enfièvrent. Les chroniqueurs frottent leurs lunettes et affûtent leur sens critique. Un peu partout on compte, on compare, on spécule. Au juste, 701 romans, dont 497 français, ça fait combien de plus, de moins ou de pile poil pareil que l'année dernière qui, elle-même, etc. Drôle de phénomène bien de chez nous que cette espèce de foire d'automne où l'on remplace les bestiaux par des bouquins et les viriles clameurs des enchères par des maquignonnages autour des prix. Palpez un peu cette Nothomb, vous m'en direz des nouvelles. Et le dernier fleuron de la race Houellebecq, visez-moi cette encolure. 
   S'il y en a une qui ne risque pas de s'offusquer de la métaphore bovine, c'est bien Claudie Gallay. La petite femme aux yeux bleu pervenche, propulsée directement de ses terreuses origines nord-iséroises aux "déferlantes" du succès, a écrit son nouvel opus, L'Amour est une île, (Actes Sud), dans sa bergerie du Charolais. Avec des broutards crème meuglant sous sa fenêtre. Avec un ciel pluvieux comme vache qui pisse. La-bas, du côté de La Clayette et de Semur, il y a les prés sans Saint-Germain. Et les éleveurs, qui tordent leurs casquettes à l'heure d'écorner leurs troupeaux, se fichent de l'embouche romanesque comme de la première litière de leur stabulation.
   Ils ne dévoreront ni Despentes, ni Forest, ni Volodine. Ni Linda Lê, ni Adam, ni Claudel. Et encore moins Breat Easton Ellis et J.M. Cootzee. Pas le temps. Propos un brin savants. Bref, un monde qui n'est pas le leur. Claudie, ce n'est pas pareil. Elle est presque d'ici. Elle cause comme l'ultime épicière du coin qui fait dépôt de pain et de journaux. Pas mince, le compliment.
    Cette fois-ci, c'est vrai, elle s'est embarquée du côté du festival d'Avignon l'année de la grève des intermittents. Evidemment, on s'en fiche un peu sur les rives de la Grosne, de la Guye ou du Grison. Mais sûr, la prochaine fois, elle parlera des gens du cru. A commencer, peut-être, par les habitants de Saint-Ythaire. Saint-Ythaire, c'est entre Bonnay et Curtil-sous-Burnand. 122 âmes en colère contre le projet d'implantation de cinq éoliennes. Un super sujet pour l'écrivain qu'on a même aperçue l'autre soir au "Vingt heures" de TF1.
    Les révoltés de Saint-Ythaire? A moins que ce ne soient les Don Quichotte de Bény. Bény, c'est au coeur de la Bresse, de l'autre côté de la Saône. Là, c'est contre la future Ligne à grande vitesse qu'on se mobilise à coups de calicots et de banderoles accrochés aux barrières des fermes et des villas avec, parfois, des slogans en patois: "LGV, to ka t'nallo!" ("LGV, tu n'as qu'à t'en aller"!).
   Des hélices géantes bientôt essaimées dans le paysage si cher jadis aux abbés de Cluny ou des trains fous écrasant prochainement l'AOC des célèbres volailles aux pattes bleues. Fichue alternative, quand on y pense. D'autant plus que, dans ce décor de pseudo-polar rural, on ne discerne pas la moindre librairie à l'horizon. Alors, dites, où c'est qu'on va les trouver, à Saint-Ythaire, à Bény ou ailleurs, les 701 titres annoncés? Houellebecq a raison: il convient de revoir de toute urgence "La carte et le territoire". Ah! quelle vacherie, par ici, la rentrée littéraire. (Fin août 2010). D.P.

 

Quelques nouvelles de par ici
 
 
    Je vais vous donner un peu des nouvelles de par ici. C'est où par ici? C'est chez moi. Enfin, je veux dire pas loin. A la rigueur juste à côté. Le décor, vous le connaissez. Il y a un village avec son clocher vaguement roman. Le presbytère transformé en gîte rural. L'épicerie où l'on vend des caramels pour les gosses et des asticots pour la pêche. Le calme règne jusqu'au milieu de l'après-midi. C'est à ce moment-là que les tracteurs ramènent les voitures de foin dans les fermes. Les travaux agricoles, cette année, quelle galère: on est passé directement de l'hiver du mois de mai à la canicule du solstice! Vers dix-huit heures, dix-huit heure trente, les gosses font des pirouettes à bécane et les ados, sur la placette, gloussent dans leurs téléphones portables sans jamais déclarer forfait. Ensuite, le boulodrome de fortune prend  doucement des allures de petit G20 provincial.
    Imperturbable, l'employé municipal arrose les fleurs. Ou ce qu'il en reste. Le week-end dernier, des dadais en goguette ont piétiné les terre-pleins. "Saloperie de désoeuvrés!" maugrée Jean en lisant l'entrefilet dans la chronique locale. Jean, c'est le facteur. Après sa tournée, il aime bien prendre un verre. Le seul café qui n'a pas encore baissé rideau aligne trois tables sur le trottoir. Les autres troquets ont tous fermé. Trop de travaux pour se mettre aux normes. En sirotant son panaché, le préposé s'attarde sur le journal du coin. Les décès, les mariages, les naissances, les accidents... Il lit aussi le billet, en haut à gauche de la page 2. Il y a même la photo du chroniqueur qui tient un bouquin dans ses mains. En regardant de près, on découvre le titre et l'auteur. C'est Après beaucoup d'années de Philippe Jaccottet.
    Jaccottet est un immense poète qui vit dans les parages. Mais personne ne le connaît vraiment. Jean s'en fiche. Lui, ce qu'il recherche dans son canard, ce sont les infos pratiques. Ou les échos du conseil municipal. L'annonce des fêtes d'été. Les vide-greniers des alentours. Mais à la Une, il y a cette photo. Un ministre et sa femme "dans la tourmente". Eric et Florence Woerth, ils s'appellent. Pierrot, le patron du café, qui vient faire un brin de causette à Jean, prononce ce nom à sa façon. Il dit "Voerte" et ça sonne un peu comme un hommage aux absinthes verlainiennes d'autrefois. "Tous pareils, hein, y'en a pas un pour racheter l'autre!". Jean, le regard rivé aux résultats du "Mondial" de foot et au classement général du Tour de France, ne répond rien. Ou alors il fait "hum hum" et bien malin qui pourrait comprendre si c'est une approbation ou l'inverse. 
  Rien ne bouge, ou presque. Il y a juste un soupçon d'électricité dans l'air. La grêle est annoncée pour le soir mais, c'est bien connu, "à la météo, ils se trompent tout le temps...". N'empêche, il faut hâter la fenaison. Demain à l'aube, les fourches hydrauliques des colossaux Renault ou John Deere payés à crédit planteront leurs dents dans ces rouleaux herbeux qui, au mitan des parcelles de la PAC, ressemblent aux chignons lavande des aïeules de ce "pays". Ce "pays" qui pleure et qui rit, qui meurt et qui vit. Ce "pays" qui attend les touristes. Ce "pays" en jachère où, dans les villas des lotissements en extension, Internet remplace désormais l'épicier qui faisait jadis sa tournée en klaxonnant à travers des hameaux pleins de vieux taiseux et de chiens tout en gueule. 
  Voilà, ça se passe par ici un jour brûlant de juillet. Plus tard, peut-être, je vous donnerai des nouvelles de par là-bas. C'est où par là-bas? C'est du côté de par ici. Si jamais, un de ces quatre, vous avez l'occasion, arrêtez vous quelques instants, on parlera un peu de Jaccottet. "Faites passer, disait la terre elle-même, ce matin-là, de sa voix qui n'en est pas une. Mais quoi encore? Quelle consigne?" (Juillet 2010). D.P.
 

    

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